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Le bombardement stratégique

La question de l’efficacité (ou du manque d’efficacité) du bombardement stratégique a fait l’objet de nombreuses discussions depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Les théories de Guilio Douhet en Italie, Hugh Trenchard en Grande-Bretagne et Billy Mitchell aux Etats-Unis avaient eu un immense succès dans ces pays au cours des années 30: ces stratèges soutenaient qu’il était possible d’anéantir la puissance industrielle et la volonté de combattre d’un pays par un bombardement aérien à longue portée, sans que soient nécessaires des combats sanglants au sol ou sur mer. Ils affirmaient que ces bombardiers seraient quasiment indétectables et invulnérables (idée qui eut une vie très longue, au moins jusqu’à la fin de la guerre froide). Le radar et les progrès techniques (aérodynamique, motorisation et armement des intercepteurs) allaient en fait les rendre très vulnérables et rapidement conduire les belligérants à des attaques de nuit et à cibler les villes et les civils plus que les usines et les nœuds de communication, sans pour autant parvenir ni à arrêter la production industrielle ni à briser le moral des populations, bien au contraire.

La conférence de Casablanca en janvier 1943 précisa les objectifs de guerre des Alliés, qui passèrent du containment des offensives allemandes (Russie, Afrique du Nord, Europe occidentale) et japonaises (Asie du Sud-Est et Pacifique) à l’exigence d’une reddition sans condition impliquant la destruction des régimes en place et la rééducation de la population vers une démocratie pacifique. Les projets étaient alors beaucoup plus radicaux vis à vis de l’Allemagne nazie que vis-vis du Japon impérial : l’Allemagne devait être divisée, ramenée à l’état pré-industriel d’une société agraire (plan Morgenthau), les autorités anéanties (dénazification) et plusieurs dizaines de millions de personnes devaient être déplacées vers l’Ouest. Rien de tel n’était par contre envisagé pour le Japon, en dehors de l’élimination de l’État-major et des nationalistes les plus radicaux, et de la perte de ses colonies de Corée, Formose et Mandchourie. L’Allemagne fut bien considérée comme l’adversaire principal jusqu’en mai 1945.

Contre l’Allemagne

Dans ce contexte, les bombardements stratégiques étaient envisagés – initialement du moins – comme une alternative à un débarquement (en Europe continentale ou au Japon), de manière à éviter les combats sanglants de la Première guerre mondiale (ou plus exactement à laisser le plus longtemps possible cette tâche à l’Armée rouge). Il est vrai qu’il était à peu près impossible aux Anglo-Américains de débarquer en force avant 1944 pour des raisons de logistique pure (manque de navires de transport et de barges de débarquement). Ils étaient donc limités aux attaques « périphériques » chères aux Britanniques (Afrique du Nord, Sicile, Italie). Le plan de bombardement stratégique américain AWPD-1 élaboré en août-septembre 1941 visait à étrangler l’Allemagne en visant les centrales électriques, le réseau ferré et les raffineries, et à anéantir l’aviation (aérodromes et usines aéronautiques). Les 154 cibles identifiées devaient être détruites en six mois. Le plan fut révisé en décembre, juste après Pearl-Harbor, pour tenir compte d’une guerre plus précoce que prévue, et sur deux fronts, mais en gardant les mêmes objectifs industriels. Il fut à nouveau repris et élargi en août 1942 (AWPD-42) dans la perspective d’un effondrement soviétique et de la nécessité d’anéantir autant que possible la puissance militaire allemande avant un débarquement. AWPD-1 envisageait une force aérienne de 61 800 avions (dont seulement 11 800 avions de combat) et 2.1 millions d’hommes. AWPD-42 porta ces nombres à 139 000 avions (dont 63 000 avions de combat, US Navy comprise) et 2.7 millions d’hommes.

Le plan américain fut fusionné avec le plan britannique après la conférence de Casablanca dans une Combined Bomber Offensive (CBO) définie en avril 1943 et lancée en juin. Après des débuts sporadiques en 1941, le Bomber Command de la RAF, sous la direction d’Arthur Harris, avait commencé en février 1942 un bombardement de nuit systématique de l’Allemagne. Le bombardement de jour se révélait beaucoup trop coûteux en pertes, d’où le refuge dans la nuit. Mais cela entrainait une imprécision de bombardement beaucoup plus grande en raison du black-out, malgré des moyens de repérage radioélectriques de plus en plus perfectionnés. Harris décida alors de recourir au bombardement systématiquement des villes, sans chercher à toucher particulièrement des cibles industrielles ou militaires. Il établit la liste des 58 villes allemandes de plus de 100 000 habitants à raser en 18 mois pour briser le moral de la population (programme dehousing du 30 mars 1942 de Frederick Lindemann, lord Cherwell).

Un bombardier britannique Lancaster au-dessus de Hambourg ©Wikipedia
Un bombardier britannique Lancaster au-dessus de Hambourg ©Wikipedia

Le programme fut révisé en novembre 1942, les objectifs ayant été très loin d’être atteints. Le nouveau programme prévoyait 10 000 bombardiers devant larguer 1.25 millions de tonnes de bombes pour détruire 6 millions de logements et causer un million de tués, autant de blessés et 25 millions de sans abri.

À la fin de la guerre, selon les estimations données par le rapport US Strategic Bombing Survey, 2.77 millions de tonnes de bombes avaient finalement été larguées par les Alliés sur l’Europe (1.46 par les USA, 1.31 par la Grande-Bretagne) au cours de 1.44 millions de missions de bombardement. Elles causèrent 300 000 morts civiles, et 780 000 blessés. Environ 3 600 000 logements furent détruits, rendant 7.5 millions de personnes sans abri. Les grandes villes allemandes furent rasées en moyenne à 40% (allant de 20% pour Leipzig à 75% pour Hambourg ou Mayence). Ces nombres indiquent qu’il n’a pas fallu moins de cinq missions, chacune impliquant un équipage de 10 personnes, et dix tonnes de bombes pour tuer une personne (civile qui plus est). Et en contrepartie, plus de 158 000 aviateurs furent tués au cours de ces missions, et 22 000 bombardiers quadrimoteurs furent perdus ainsi que 18 000 chasseurs.

Strategic Bombing SurveyLa production de guerre allemande fut bien sûr ralentie, mais elle ne fut loin d’être anéantie pour autant : selon les secteurs, la production ne fut réduite que de 5 à 10%, en raison en particulier de la profonde réorganisation, de la rationalisation et de la dispersion de l’industrie effectuée par Albert Speer quand il devint ministre de l’Armement en février 1942. La production de chars et d’avions doubla ainsi en 1943, le temps de fabrication étant réduit d’un facteur 2 à 3, puis à nouveau en 1944 avec une main d’œuvre en diminution. Seule la perte au second semestre 1944 des territoires riches en mines et en puits de pétrole fit chuter la production dans les derniers mois de la guerre en Europe. Une des raisons du manque d’efficacité du bombardement stratégique est le choix de viser les logements plutôt que les usines, les nœuds ferroviaires ou les ponts (choix dû à la faible précision du bombardement).

En comparaison, les pertes militaires américaines en Europe de juin 1944 à mai 1945 s’élevèrent à 68 300 morts et blessés, les pertes britanniques à 25 000, les pertes allemandes à un million comme les pertes soviétiques. Pour l’ensemble de la guerre et tous les fronts, le nombre de soldats tués fut respectivement de 416 800 (et 670 000 blessés) pour les États-Unis, 383 600 pour le Royaume-Uni, 5 533 000 pour l’Allemagne et 8 800 000 (au minimum) pour l’URSS, le nombre de morts civils s’élevant respectivement à 1 700 (essentiellement des civils internés par les Japonais), 67 100, un à trois millions, et 12 à 14 millions. Pour le Japon, entre 500 000 et un million de morts civils s’ajoutèrent aux 2 120 000 morts militaires.

Le seul bombardement de Dresde des 14 et 15 février 1945 (3 900 tonnes de bombes) fit plus de 25 000 morts (il existe des estimations très supérieures, mais de fiabilité réduite)
Le seul bombardement de Dresde des 14 et 15 février 1945 (3 900 tonnes de bombes) fit plus de 25 000 morts (il existe des estimations très supérieures, mais de fiabilité réduite)

Contre le Japon

Dans le Pacifique, les États-Unis s’efforcèrent d’abord de contenir l’avancée japonaise. A partir de 1943, ils commencèrent à établir des plans de reconquête hésitant entre une option «Chine» (une tête de pont en Chine d’où pourrait être lancé l’assaut vers le Japon), une option «Philippines» remontant de la Nouvelle- Guinée aux Philippines, favorisée par l’Armée (Mac Arthur), et une option «atolls» par sauts de puce à travers le Pacifique, favorisée par la Marine (Nimitz). Finalement les deux dernières furent suivies en parallèle. Les B-17 et surtout les B-24 à l’autonomie supérieure furent utilisés dans le Pacifique pour des missions plus tactiques que stratégiques, contre des bases militaires ou des navires adverses. Des raids de B-24 à partir de la Chine furent annulés en 1942 après la perte des bases avancées prévues quand les Japonais progressèrent en Chine après le raid de Doolittle.

Le raid de Doolittle le 18 avril 1942
Le raid de Doolittle le 18 avril 1942

Le Japon dépendait de façon cruciale de ses importations, et son offensive avait comme objectif premier la conquête de sources de matière premières, en particulier en Indonésie. Il était donc très vulnérable à la coupure de ses lignes de communication maritime et la guerre sous-marine menée par l’US Navy fut extrêmement efficace en 1943-1944 malgré des débuts difficiles en 1942 (défauts graves des torpilles, personnel mal formé, stratégie floue). La production militaire commença à décliner fortement dès la fin de 1944. Le gros de la flotte de commerce avait été anéanti fin 1944, les 2/3 ayant été coulés par les sous- marins, le tiers restant par les navires de surface et l’aéronavale. Le blocus naval fut renforcé par les mouillages de mines (Operation Starvation) effectués par les B-29 à partir du 27 mars 1945 (malgré les très fortes réticences des généraux de l’USAAF). Ces mines se révélèrent plus efficaces encore que les sous- marins, et elles furent responsables de la moitié du tonnage coulé au cours des 4 derniers mois de la guerre. En juillet 1945, le blocus était complet et la production presque nulle.

Le territoire même du Japon était demeuré hors de portée des bombardiers alliés, en dehors du raid de Doolittle en avril 1942, jusqu’à l’été 1944 quand les B-29 purent attaquer le Japon à partir de la Chine (Tokyo était hors de portée, à 3 300 km de Chengdu) puis des Mariannes (à 2 200 km de Tokyo), avec un succès limité.

Position de Chengdu et de la province du Sichuan en Chine
Position de Chengdu et de la province du Sichuan en Chine

La conquête d’Iwo Jima (à 1200 km de Tokyo) supprima le risque posé par les radars et les chasseurs japonais sur la route des B-29, et elle a permis au contraire qu’ils soient escortés par des chasseurs et offrit un terrain de secours aux bombardiers endommagés ou à court d’essence. Après la conquête d’Okinawa tout le sud du Japon fut à portée des bombardiers tactiques, ainsi que des porte-avions de l’US Navy. L’objectif de LeMay pour le Japon début 1945 était similaire à celui de Harris pour l’Allemagne 3 ans plus tôt: raser les 60 principales villes japonaises en six mois. Il y eut 350 B-29 basés aux Mariannes en décembre 1944, 700 en avril (avec l’arrivée du XX° BG de Chine) et 1000 en juillet. En août, les 40 principales villes japonaises étaient en grande parties rasées, causant 300 000 morts, 450 000 blessés et 10 millions de sans abris. Mais 441 appareils furent perdus en six mois.

Production du Japon en 1945
Production industrielle du Japon en 1945

Le blocus maritime fut cependant plus efficace que le bombardement pour réduire la production militaire du Japon, qui dépendait de manière cruciale de ses importations, et donc de sa flotte de transport.

Bombardement « de précision »

Les Américains étaient extrêmement fiers du viseur gyroscopique de bombardement Norden qui permettait, en théorie, de « placer une bombe dans un tonneau » depuis 7 500 m d’altitude. En fait, un bombardier volant à 7 500 m d’altitude à 250 km/h doit larguer sa bombe 3 000 m avant la cible pour la toucher après 38 s de chute libre : une erreur de 1% sur l’atlitude (= 75 m) ou la vitesse % sol (= 3 km/h) induit une erreur de 1% sur la position de l’impact (30 m), à laquelle s’ajoute les effets du vent, de la résistance de l’air, de la pression et de l’humidité, d’un largage un peu trop tôt ou trop tard… Un équipage entraîné avait, dans des conditions de visibilité optimales, une probabilité de 1% de toucher une cible de 30 m de côté depuis 7 500 m (autrement dit il fallait 200 bombardiers pour être quasiment certain d’avoir détruit la cible). En 1943, les équipages plaçaient en réalité 16% seulement de leurs bombes à moins de 300 m de la cible visée lors d’un bombardement en altitude. En 1945, le pourcentage de réussite s’élevait à 32% de bombes à moins de 300 m (60% dans le cas d’un bombardement à basse altitude).

Principe du bombardement « de précision » (Popular Science, décembre 1943)
Principe du bombardement « de précision » (Popular Science, décembre 1943)

In the summer of 1944, 47 B-29’s raided the Yawata steel works from bases in China; only one plane actually hit the target area, and only with one of its bombs. This single 500 lb (230 kg) general purpose bomb represented one quarter of one percent of the 376 bombs dropped over Yawata on that mission. It took 108 B-17 bombers, crewed by 1,080 airmen, dropping 648 bombs to guarantee a 96 percent chance of getting just two hits inside a 400 x 500 ft (150 m) German power-generation plant. ©Wikipedia (Precision bombing)

Les bombes standard américaines allaient du modèle AN-M64 de 500 livres (1.51 m de long, 36 cm de diamètre), au modèle AN-M65 de 1000 livres (1.70 m et 48 cm de diamètre, 472 kg dont 270 kg d’amatol) et au modèle AN-M66 de 2000 livres (2.31 m de long, 60 cm de diamètre). Leur rayon létal était de l’ordre de 30 à 100 m, creusant un cratère de 3 à 5 m et de 1 m de profondeur. Les bâtiments étaient endommagés ou détruits, mais les machines-outils résistaient le plus souvent (sauf impact direct bien sûr). Même à Hiroshima, seuls 20% du potentiel industriel fut détruit et les usines auraient pu reprendre leur production après quelques semaines (au manque de matières premières près). Un B-24J emportait 2 bombes de 4000 livres, ou 4 bombes de 2000 livres, ou 20 bombes de 100 livres.

Bombe AN-M66 de 2000 livres
Bombe AN-M66 de 2000 livres
Bombe AN-M65 de 1000 livres
Bombe AN-M65 de 1000 livres

Cela explique qu’il ait été nécessaire de lancer une centaine de bombes pour un impact efficace sur une gare ferroviaire, une raffinerie ou une usine. En comparaison, les statistiques indiquent qu’il fallait tirer en moyenne 10 000 cartouches avant de blesser un adversaire, 50 000 avant de le tuer, et tirer 16 000 obus de DCA (88 mm) avant d’abattre un avion !

Les taux de perte des bombardiers furent importants, atteignant 8% par mission en 1943 (et même 30% lors des raids sur Schweinfurt et Ploesti), redescendant à 1.5% à la fin de 1944. La probabilité de survivre à un tour de 25 missions n’était donc que de 1 chance sur 8 en 1943, s’élevant à 2 sur 3 fin 1944. Le moral des équipages était pire que celui de la population cible… Sur les 250 000 hommes d’équipage de la 8° Air Force, il y eut 58 000 tués et disparus. Sur les 2.4 millions d’hommes de toute l’USAAF (moitié aux USA et moitié en opérations), il y eut 90 000 morts (20% de toutes les pertes de l’Armée) dont 53 000 au combat (8 000 bombardiers quadrimoteurs), 26 000 par accidents à l’entraînement et 10 000 par autres accidents. 65 000 avions furent perdus au cours de la guerre, dont 44 000 au combat. Les pertes du Bomber Command furent comparables avec 54 000 hommes d’équipage perdus et 8 000 bombardiers lourds abattus (4 000 bombardiers légers, 10 000 chasseurs). Les effectifs de l’USAAF diminuèrent avant même la fin de la guerre, et en août 1945, il y avait 2.25 millions d’hommes et 84 000 avions.

Bombardement des raffineries roumaines de Ploesti, le 1° août 1943 (53 B-24 abattus sur 178, 448 morts, 228 prisonniers)
Bombardement des raffineries roumaines de Ploesti, le 1° août 1943 (53 B-24 abattus sur 178, 448 morts, 228 prisonniers)

L’USAAF comme la RAF investirent énormément dans le bombardement stratégique, au détriment bien sûr d’autres armes et d’autres activités économiques. Les Britanniques investirent 40% de leur production militaire dans les bombardiers. Le programme de B-29 coûta 3 milliards de dollars. L’équipement et le fonctionnement de l’USAAF coûtèrent 50 milliards de dollars (sur les 160 milliards du coût de la guerre pour les États-Unis).

Les États-Unis avaient alors une population de 140 millions d’habitants. 12.5 millions d’hommes furent mobilisés, 8.8 millions incorporés, dont 3.5 dans l’US Navy, 3 millions dans l’US Army (+2.4 dans l’USAAF). 3 millions de soldats restèrent aux USA, 2 millions furent dans les unités de soutien et seulement 800 000 dans les unités de combat (fantassins, blindés, artillerie). L’industrie aux USA utilisa 7 millions de femmes («Rosie la riveteuse») et 37 millions d’hommes.

Projets Alberta et Silverplate

Projet Alberta

« Deke » Parsons devenu amiral après la guerre
« Deke » Parsons devenu amiral après la guerre

Assisté du physicien Norman F. Ramsey (futur prix Nobel en 1989), le Captain William « Deke » Parsons, de l’US Navy, prit en charge la réalisation du canon en juin 1943. Vannevar Bush l’avait repéré alors qu’il s’occupait de la mise en service des fusées de proximité, et l’avait recruté en mars 1943 pour la programme Manhattan. C’est Parsons également qui s’occupa du choix du bombardier qui emporterait la bombe (projet Silverplate) et de l’entraînement des équipages (projet Alberta). C’est lui aussi qui arma en vol la bombe d’Hiroshima.

La bombe au plutonium Thin Man était prioritaire en 1943, car l’obtention d’une quantité suffisante de plutonium paraissait plus sûre que celle d’uranium. La version à l’uranium, qui évolua pour devenir Little Boy, devait être développée ensuite si l’uranium se révélait disponible. Dans l’une et l’autre version, un cylindre creux de moins d’une masse critique (du fait de sa grande surface) était tiré sur un cylindre plein (lui aussi de moins d’une masse critique), mais l’ensemble dépassait les deux masses critiques et devait exploser dès que des neutrons le traverseraient.

Il était prévu que ces neutrons (plusieurs dizaines par microseconde) soient générés par une source de polonium mise au contact d’une pièce de béryllium lors de la réunion des deux cylindres de matériau fissile. La longueur du canon était fixée par la vitesse de rapprochement de ces deux cylindres, vitesse elle-même déterminée par la nécessité de les réunir avant que des neutrons (venant de la fission spontanée et du rayonnement cosmique) n’amorcent la réaction dès que la masse approcherait de la masse critique. Compte tenu des propriétés connues de l’uranium et du plutonium en 1943, une vitesse de rapprochement de 900 m/s parut adéquate (assemblage en moins d’une milliseconde), conduisant à un canon de 5 m de long.

Restait à trouver un moyen de transporter les bombes à destination. Ce fut l’objet du Projet Alberta :

  • concevoir et réaliser l’enveloppe de la bombe de sorte qu’elle puisse être transportée par avion,
  • en tester les propriétés balistiques en liaison avec l’US Army Air Force ;
  • modifier les bombardiers pour qu’ils puissent emporter ces bombes spéciales (sous-projet Silverplate) ;
  • entraîner les équipages et les personnels au sol.

Apparemment, il ne fut jamais envisagé autre chose qu’une bombe aéroportée. La lettre de Szilard-Einstein de 1939 envisageait cependant de la placer dans un navire entrant dans un port ennemi (en raison des centaines de tonnes alors estimées pour son poids). Il aurait aussi été possible de placer la bombe dans une (grosse) torpille pour attaquer une flotte adverse ou un port, comme les Soviétiques l’envisagèrent (brièvement) vers 1954 avec la torpille T-15. Mais l’objectif étant alors les principales villes allemandes, une bombe larguée d’avion était plus logique.

Thin Man avait une longueur totale de plus de 6 m, pour un diamètre de 60 cm et une masse de quelques 4 tonnes. Son enveloppe était initialement cylindrique comme un long crayon, mais cette bombe très longue et très étroite se révéla instable aérodynamiquement lors des premiers essais de largage sur la base aérienne de Wendover (dans l’Utah). Après plusieurs essais, un nez bulbeux fit l’affaire.

Les enveloppes de Thin Man sur la base aérienne de Wendover pour les essais aérodynamiques en mars 1944. À l’arrière-plan, des enveloppes d’essai pour Fat Man. ©Wikimedia Commons
Les enveloppes de Thin Man sur la base aérienne de Wendover pour les essais aérodynamiques en mars 1944. À l’arrière-plan, des enveloppes d’essai pour Fat Man. ©Wikimedia Commons

Le poids et surtout la longueur des bombes posaient un problème aux aviateurs : aucun des bombardiers américains alors en service ne pouvait les transporter sans modifications importantes. Les distances alors envisagées pour les objectifs étaient de l’ordre de 1000 à 1500 km : Londres est à 1000 km de Berlin, à 1500 de Rome ou Budapest, à 2000 de Bucarest. Le meilleur bombardier américain en 1943, le B-24 Liberator de 25 tonnes, construit à 18 000 exemplaires, emportait 3.6 tonnes de bombes, mais à 600 km seulement, ou 1.2 tonnes à 2000 km. Sa soute avait tout juste 6 m de long mais elle était coupée en deux parties. Ramsey envisagea en octobre 1943 l’utilisation du bombardier britannique Lancaster de 30 tonnes, dont la soute de 10 m de long permettait l’emport de 6 tonnes de bombes à 1 400 km. Une version spéciale pouvait même emporter la plus grande bombe de la guerre, le Grand Slam de 10 tonnes et 7.7 m de long. Mais l’usage d’un avion étranger était politiquement délicat, et il fut rejeté dès novembre 1943 par le général Arnold, chef de l’US Army Air Force, qui imposa l’emploi d’un avion et d’un équipage américains.

Lancaster modifié pour transporter la bombe Grand Slam
Lancaster modifié pour transporter la bombe Grand Slam

Pour transporter les bombes jusqu’à leur cible, Ramsey et Parsons choisirent donc le tout nouveau bombardier B-29, et ce choix fut entériné le 29 novembre 1943 lors d’une réunion à Wright Field (le siège de la Materiel Division de l’Air Force, près de Dayton dans l’Ohio) entre des responsables de l’USAAF et du projet Manhattan. Le prototype de ce quadrimoteur de 50 tonnes, capable d’emporter 6 tonnes de bombes à 3 400 km (et 10 tonnes à 2 400 km), avait décollé le 21 septembre 1942. Mais la mise au point fut plus longue que prévue en raison du saut technologique que cet avion représentait, et de la regrettable tendance de ses moteurs Wright R-3350 à prendre feu spontanément (ce problème n’était d’ailleurs pas encore réglé à la fin de la guerre). Il commença le 15 juin 1944 (le jour même du débarquement à Saipan aux Mariannes) à bombarder le Japon à partir de la Chine, avec un succès mitigé en raison des complications logistiques de ces opérations, puis dès novembre 1944 à partir des Mariannes. Il en fut construit 3 970 (à 640 000 dollars pièce), pour un coût total de 3 milliards de dollars, dépassant largement celui du programme Manhattan.

Boeing B-29 (à la même échelle 1/200 que le Lancaster)
Boeing B-29 (à la même échelle 1/200 que le Lancaster)

Mais ses bombes étaient réparties dans 2 soutes de 4 m de long chacune, séparées par le passage des longerons de la voilure qui traversaient le fuselage. Du fait de la longueur de Thin Man, il fallait les réunir en une seule soute de 9 m, et il n’y avait que 60 cm entre le fond du fuselage et les longerons, fixant le diamètre maximal de Thin Man, sauf à déborder du fuselage comme ce fut le cas après la guerre pour la bombe guidée Tarzon utilisée en Corée (dérivée de la Tall Boy britannique, elle pesait 5.9 tonnes (dont 2.4 t d’explosif Torpex), mesurait 6.4 m de long et 0.97 m de diamètre).

Une bombe guidée VB-13 Tarzon sous le ventre d’un B-29
Une bombe guidée VB-13 Tarzon sous le ventre d’un B-29

Une meilleure connaissance du taux de fission spontanée de l’uranium 235 permit de ramener à 300 m/s la vitesse nécessaire pour la version à uranium, réduisant la longueur du canon à 2 m et la bombe elle-même, devenue Little Boy, à 3 m : elle pouvait alors tenir sans problème dans la soute avant du B-29 standard, de même que Fat Man qui ne mesurait que 3.25 m de long. Des réservoirs supplémentaires étaient alors installés dans la soute arrière, équilibrant la masse de la bombe. La modification d’un premier B-29 (baptisé Pullman) commença le 2 décembre 1943 à Wright Field et les premiers essais de largage de Thin Man et de Fat Man eurent lieu en mars 1944 à Muroc (en Californie, dans le désert de Mojave, aujourd’hui Edwards Air Force Base). Après une interruption due à des incidents de largage, les essais reprirent en juin avec des formes différentes d’empennage. Une série de 24 B-29 spécialement modifiés, dits Silverplate, fut commandée en août 1944, 14 pour l’entraînement des équipages et 10 (à livrer en 1945) pour une utilisation opérationnelle.

On 29 November 1943, a team of USAAF and Manhattan Project representatives met at Wright Field, Ohio, to work out the details for modifying a small number of B-29s to carry atomic weapons. The USAAF was to modify the first aircraft and turn it over to the Project by 15 January 1944; a small number of combat-ready aircraft would follow later. For its part, the Manhattan Project agreed to send technical representatives and two full-sized examples of the plutonium gun weapon (code-named THIN MAN) and the implosion weapon (codenamed FAT MAN) to Wright Field by mid-December. The following day, instructions were sent to the AAF Materiel Command to modify a B-29 at Wright Field for a project to be held in greatest secrecy, code- named SILVER PLATED. In turn, AAFMC’s engineering Division issued the work a separate internal code name, PULLMAN and a classified project reference number, MX-469. The word PULLMAN had been chosen to fit the overall cover story devised on 29 November: British Prime Minister Churchill (the FAT MAN) would visit the US to tour defense plants with President Roosevelt (the THIN MAN) in a specially-modified (SILVER PLATED) B-29 (the PULLMAN). With usage, the overall code name was soon shortened to its more familiar form: SILVERPLATE. Boeing-Wichita completed its fifty-eighth B-29, AAF serial number 42-6259, on 30 November 1943. The airplane was delivered to Salinas Field, Kansas that day, and it was in Wright Field’s modification shop two days later. The revisions were done ‘by hand,’ and consumed over 6,000 man-hours. The belly skinning was removed between the two bomb bays to make one long opening, and the four 12-foot bomb bay doors were replaced by two 27-foot doors. The rear bay’s forward bomb racks were fitted with a carrier frame and sway bracing, and hoists were mounted at each of the four corners of the frame. Dual release mechanisms were adapted from glider tow equipment and fitted fore-and-aft to the carrier frame, and motion picture camera mounts were added to the rear bay. The THIN MAN shape fit but, as expected, with very little clearance: its ‘pod’ nose was 23 inches in diameter. The modification process took until early February, and engine troubles further delayed the airplane’s availability; it didn’t arrive at Muroc Field (now Edwards AFB), California until 20 February 1944.

Un bombardier B-29 en vol avec les trappes ouvertes des deux soutes à bombes
Un bombardier B-29 en vol avec les trappes ouvertes des deux soutes à bombes

Jusqu’à la fin de 1942, l’Armée prévoyait d’employer le B-29 essentiellement en Europe, en accord avec le plan de guerre allié qui faisait de l’Allemagne l’objectif prioritaire, le Japon devant être essentiellement contenu par la Marine jusqu’à la victoire en Europe. Mais la situation militaire évolua au cours de l’année 1943 : comme les premières unités de B-29 ne seraient pas opérationnelles avant le début de l’été 1944, elles ne pourraient pas jouer de rôle dans la préparation du débarquement en Normandie prévu au printemps, et il était alors anticipé que la victoire contre l’Allemagne serait acquise avant l’automne. La situation était plus difficile en Chine et en Birmanie, et en décembre 1943, l’État-Major décida d’affecter les B-29 en priorité à ce théâtre d’opérations, où son grand rayon d’action le rendait irremplaçable, lui permettant d’attaquer le Japon à partir de l’ouest de la Chine où Tchang Kaï-Chek maintenait des positions défensives (Chongqing). Cependant le coût logistique (opération Matterhorn) de ravitailler par air les bases avancées de Chine (Chengdu au Sichuan) à partir de l’Inde, plus le fait que les B-29 n’atteignaient que l’extrême sud du Japon, même avec une charge réduite de bombes, rendaient l’ensemble très peu efficace, et dès la conquête des Mariannes, la majorité des B-29 y fut transférée.

Zones accessibles aux B-29 dans un rayon de 3000 km autour de leurs bases
Zones accessibles aux B-29 dans un rayon de 3000 km autour de leurs bases

Le choix d’affecter le B-29 au Pacifique n’impliquait pas, ipso facto, que l’objectif des bombes nucléaires serait le Japon plutôt que l’Allemagne (une escadrille de B-29 aurait facilement pu être basée en Angleterre ou en Afrique du Nord pour bombarder l’Allemagne). Mais c’était manifestement déjà l’intention de certains militaires et politiques. Une réunion des principaux responsables militaires et politiques (sans les scientifiques) se tint le 5 mai 1943 à Washington. Ils recommandèrent l’emploi des bombes nucléaires de préférence contre le Japon. La plus grande partie de la flotte impériale était alors basée dans l’atoll de Truk, dans les Carolines, au nord de la Nouvelle-Guinée, où les Japonais avait construit une immense base aéronavale équivalente à celle de Pearl Harbor.

Les super-cuirassés Yamato et Musashi à l'ancre dans l'atoll de Truk en 1943
Les super-cuirassés Yamato et Musashi à l’ancre dans l’atoll de Truk en 1943

Si les bombes ne fonctionnaient pas, elles disparaîtraient en mer sans que l’adversaire puisse en étudier le fonctionnement et le copier. De plus, les physiciens japonais étaient (à tort) jugés très inférieurs aux physiciens allemands, ce qui réduisait le risque qu’ils puissent dupliquer la bombe, même s’ils parvenaient à la récupérer. Enfin, le débarquement allié en Europe était alors envisagé pour le début de 1944, et les stratèges pensaient que la victoire contre l’Allemagne serait acquise dès l’automne 1944. L’objectif, selon un rapport du Military Policy Committee du 21 août 1943, était en effet que les premières bombes soient disponibles dès la fin l’automne 1944 (ce qui semble très optimiste, et Groves avait donné l’objectif plus réaliste du 1° août 1945). Les bombes nucléaires ne seraient donc ni disponibles à temps ni même nécessaires contre l’Allemagne. Mais les physiciens du programme Manhattan, dont la crainte d’une bombe nucléaire entre les mains de Hitler était une des principales motivations, ne furent pas informés de ces conclusions, de crainte qu’ils cessent leur collaboration. Joseph Rotblat, qui démissionna du programme Manhattan à l’automne 1944 quand il jugea que le risque d’une bombe allemande était nul, déclara que « les savants n’avaient jamais imaginé que la bombe serait employée contre le Japon. Nous n’avons jamais redouté que les Japonais puissent avoir la bombe. Nous avons toujours craint ce que faisaient Heisenberg et les autres savants allemands. Nous ne pensions qu’à l’Allemagne. »

Situation des Carolines par rapport à la Nouvelle Guinée et aux Mariannes
Situation des Carolines par rapport à la Nouvelle Guinée et aux Mariannes

Silverplate

Sous le commandement du colonel Paul Tibbets, un premier escadron de bombardement, le 393rd Bomb Squadron, rejoignit le 10 septembre 1944 la base de Wendover dans l’Utah (à la limite du Nevada), choisie en raison de son isolement. C’est d’ailleurs là que s’étaient en partie déroulés les essais aérodynamiques des bombes au cours des mois précédents (Projet Alberta). Paul Tibbets (1915-2007) était un pilote expérimenté : il avait commandé un groupe de bombardement en Europe puis Afrique du Nord de juin 1942 à mars 1943, puis il était revenu aux États-Unis participer pendant un an aux essais en vol du B-29, avant de devenir le directeur des opérations de l’école de transition des équipages sur B-29. En septembre 1944, il reçut la mission d’adapter les bombes à l’avion, de construire l’organisation capable de les employer opérationnellement et de former les équipages.

L’escadron 393 suivit un entraînement poussé à la navigation solitaire à longue distance au-dessus de l’océan et au largage de bombes d’exercice (surnommées « citrouilles », en raison de leur forme et – peut- être aussi – de leur couleur). Aucun membre des 15 équipages (3 escadrilles de 5 avions) ne fut informé de la nature de la mission qui leur serait confiée, mais au vu des exercices de largage d’une unique et lourde bombe suivie d’un virage rapide à 150° pour s’éloigner le plus vite possible du lieu de l’explosion, tous avaient compris que l’explosion serait gigantesque, et quelques uns, ayant une formation d’ingénieur, firent le rapprochement avec la fission nucléaire. Tibbets, lui, avait visité plusieurs fois Los Alamos et rencontré Oppenheimer. Un escadron de transport, le 320th Troop Carrier Squadron, fut ajouté à l’escadron de bombardement, l’ensemble formant le 509° Composite Group, créé le 9 décembre 1944. Le 509° fonctionnait de manière totalement autonome avec ses propres personnels de soutien au sol.

Sous le nom de code Silverplated (plaqué argent), abrégé ensuite en Silverplate, 24 bombardiers B-29 avaient été commandés le 22 août 1944. Ils différaient des B-29 normaux parce qu’ils étaient allégés de tout leur armement (sauf celui de queue) et d’une bonne partie de leur blindage, et qu’ils avaient des équipements spéciaux pour l’armement et le largage des bombes nucléaires, ainsi qu’un poste d’équipage supplémentaire, l’armurier (weaponeer). Les 14 premiers servirent à l’entraînement intensif des équipages à partir de la base aérienne de Wendover dans l’Utah. Ils furent rapidement à bout de potentiel et la commande initiale de 24 avions fut portée à 48. Cinq autres avions furent commandés en avril 1945 et un encore ensuite, mais finalement il n’y eut que 46 B-29 Silverplate construits avant la fin de la guerre. NB: différence avec Wikipedia

Des B-29 de la 58° escadre de bombardement à Tinian en 1945 © Life
Des B-29 de la 58° escadre de bombardement à tinian en 1945 © Life
Les installations du 509° à Tinian
Les installations du 509° à Tinian

La base de Tinian dans les Mariannes fut sélectionnée en février 1945 par le Commander Frederick L. Ashworth, directeur des opérations du Projet Alberta. Tinian était alors la plus grande base aérienne du monde, abritant 40 000 hommes et un millier de B-29 qui effectuaient très régulièrement des missions de bombardement (le plus souvent avec des bombes incendiaires) sur le Japon. Le 3 avril, des préparatifs furent entrepris pour pouvoir y accueillir le 509° groupe, et les installations particulières requises pour montage des bombes. Les bombes étaient trop grosses pour être directement placées sous la soute à bombes, l’espace entre le sol et le bombardier étant trop faible. Des puits furent donc construits dans lesquels les bombes étaient glissées, puis le bombardier venait se placer au dessus et la bombe était alors hissée.

Les deux puits permettant de hisser les bombes dans la soute (à gauche pour Little Boy, à droite pour Fat Man
Les deux puits permettant de hisser les bombes dans la soute (à gauche pour Little Boy, à droite pour Fat Man
Little Boy hissée dans la soute de l’Enola Gay
Little Boy hissée dans la soute de l’Enola Gay

Avec Parsons et Ramsey, le Group y fut déployé à partir du 10 juin 1945. Quoiqu’officiellement rattaché à la 313° escadre de bombardement, il était complètement autonome, installé à plusieurs kilomètres à l’écart des autres groupes, et il relevait directement du commandement de la XX° Air Force. Il n’effectuait que des missions d’entraînement ou des missions à faible risque sur le Japon (à partir du 20 juillet, en larguant des bombes « citrouilles »). Pour tromper d’éventuels espions japonais, ses 15 avions portaient tous des codes d’unités (les lettres ou les symboles peints sur la queue) appartenant à d’autres Groups. Par exemple, le B- 29 du colonel Tibbets portait comme insigne de queue un R dans un cercle, qui était en réalité l’insigne du 6° groupe de bombardement (appartenant lui aussi à la 313° escadre, mais qui participait à des bombardements « normaux », en particulier incendiaires sur Tokyo).

Les installations du 509° à Tinian
Les installations du 509° à Tinian
L’île de Tinian, la plus grande base aérienne du monde en 1945. Au premier plan, les 4 pistes parallèles du complexe Nord où était basé le 509° groupe. En haut à gauche on aperçoit un B-29 de retour de mission
L’île de Tinian, la plus grande base aérienne du monde en 1945. Au premier plan, les 4 pistes parallèles du complexe Nord où était basé le 509° groupe. En haut à gauche on aperçoit un B-29 de retour de mission
Le général Groves devant une carte du Japon et du Pacifique
Le général Groves devant une carte du Japon et du Pacifique

Pourquoi Hiroshima ?

Des bibliothèques entières ont été écrites sur les raisons du bombardement d’Hiroshima. Trois périodes :

La majorité des réactions immédiatement après le bombardement furent favorables, à quelques exceptions près. Les premiers historiens s’appuyèrent sur les déclarations publiques des responsables (américains essentiellement) pour estimer que les bombardements avaient entraîné la fin immédiate de la guerre avec le Japon et économisé entre 300 000 et 800 000 morts américains (et 4 fois plus de blessés) en évitant un débarquement sanglant à Kyushu (opération Olympic décidée lors d’une réunion au sommet le 18 juin et prévue pour novembre 1945) puis Honshu (opération Coronet prévue en mars 1946). Kistiakovsky dit (Reminiscences of Los Alamos) que c’est ce que l’Armée (et la Marine) avaient dit aux physiciens de Los Alamos. Par contre, le message de félicitations de Truman le 9 août aux membres du Projet Manhattan les remercie pour avoir épargné « des milliers de vies américaines ».

L’opération Downfall de débarquement allié au Japon (opérations Olympic au sud puis Coronet au nord)
L’opération Downfall de débarquement allié au Japon (opérations Olympic au sud puis Coronet au nord)

À partir des années 1960, l’école «révisionniste» (Gar Alperowicz par exemple) estima que le Japon était complètement à bout, étranglé économiquement et militairement, et qu’un débarquement n’aurait pas été nécessaire. L’attaque soviétique en Mandchourie fit perdre aux autorités japonaises leur dernier espoir d’une paix sauvegardant l’essentiel (l’empereur, la société traditionnelle, et les conquêtes en Corée et Mandchourie). Les bombardements nucléaires n’auraient eu comme but que d’arrêter l’avancée soviétique en Extrême-Orient, et d’intimider l’URSS en Europe. En 2005, Tsuyoshi Haseagawa (Racing the enemy) aboutit à des conclusions voisines à partir d’archives japonaises et soviétiques. Ces historiens s’appuient également sur des mémorandums de l’armée américaine du printemps 1945 estimant à moins de 50 000 morts (et 170 000 blessés) les pertes américaines en cas de débarquement au Japon.

À partir des années 1990, par un retour de balancier, certains historiens s’appuyèrent sur les transcriptions des messages cryptés japonais (que les Américains parvenaient à déchiffrer dès avant la guerre) pour estimer que le Japon disposait encore d’assez de ressources pour rendre un débarquement très coûteux, et qu’il n’aurait pas capitulé sans Hiroshima. Ils estiment aussi que le « parti de la guerre » était encore très puissant, et qu’un adoucissement des conditions de paix l’aurait probablement renforcé. Un autre argument est aussi maintenant avancé : ces bombardements auraient économisé beaucoup plus de vies japonaises qu’ils n’en ont coûté, sans compter les vies des habitants de tous les territoires encore occupés par le Japon.

Carte du Pacifique montrant le territoire encore occupé par le Japon le 15 août 1945 (en rose)
Carte du Pacifique montrant le territoire encore occupé par le Japon le 15 août 1945 (en rose)

Une position intermédiaire est défendue par des auteurs comme Barton Bernstein, s’appuyant sur l’ouverture (partielle) d’archives japonaises et soviétiques: l’emploi des bombes nucléaires allait de soi pour tous les responsables politiques et militaires américains qui n’y voyaient pas une arme fondamentalement différente, et ne s’attendaient pas à ce qu’elles mettent fin immédiatement à la guerre. L’espoir était que leur usage, parallèlement à l’entrée en guerre de l’URSS, éviterait le débarquement au Japon prévu pour le 1° novembre. Leur emploi comme arme tactique au cours du débarquement avait même été envisagé !

En fait, il ne semble pas qu’une décision ait réellement été prise par qui que ce soit, après avoir pesé le pour et le contre, mais que l’impulsion donnée 3 ans plus tôt au projet Manhattan ait continué sur sa lancée. Personne n’avait la force, ni même la volonté, d’arrêter le processus. Pour la majorité des acteurs, il semblait aller de soi que la bombe devait être utilisée militairement. Groves compara même Truman à un petit garçon sur un toboggan.

Tout au long du projet Manhattan, toutes les réunions des comités décisionnels (Top Policy Committee, Interim Committe…) ont porté sur la façon d’employer la bombe, mais jamais sur la question de l’employer ou non. Les questions portaient sur le choix des cibles, sur la hauteur optimale de l’explosion, les conditions météo, la sécurité des équipages, les effets matériels attendus…

La décision finale de bombarder Hiroshima et Nagasaki revint bien sûr à Truman, mais du fait de sa totale inexpérience en politique étrangère il était fortement influencé par ses conseillers et en particulier par le Secrétaire d’Etat James F. Byrnes qui avait été son mentor politique. Byrnes n’avait pas non plus d’expérience des affaires internationales, mais son conservatisme le conduisit à suivre une ligne fortement anticommuniste. L’expérience militaire de Truman (il avait été officier d’artillerie dans les Vosges pendant la Première guerre mondiale) le rendait également sensible aux risques d’une prolongation sanglante de la guerre. Du 1° avril au 22 juin 1945, la conquête d’Okinawa, première île japonaise à forte population civile, avait coûté aux Américains plus de 40 000 morts et disparus sur 150 000 hommes engagés. Un quart de la population civile de l’île, environ 100 000 personnes, mourut en sus de quelque 100 000 soldats. La crainte de pertes américaines encore plus élevées sur le sol même du Japon a pesé lourd. Truman avait une longue expérience en politique intérieure et connaissait très bien les réactions des Américains (il était sénateur du Missouri depuis 1934 et ail vait dirigé depuis 1941 le comité chargé de réguler les dépenses militaires).

Harry Truman et Henry Stimson en août 1945 © Life
Harry Truman et Henry Stimson en août 1945 © Life

Plusieurs raisons se sont évidemment mêlées, avec des poids différents pour les uns ou les autres:

  • relever un défi scientifique et technique, sans parler des ambitions personnelles de Groves ou d’Oppenheimer
  • éviter de payer un prix politique colossal s’il était connu (ce qui était inévitable) qu’une arme décisive existait et n’avait pas été employée pour raccourcir la guerre. Aucun homme politique américain en 1945 n’aurait pris ce risque qui aurait paru insensé
  • justifier un investissement titanesque mené dans le secret absolu (rapport Smyth)
  • imposer la suprématie mondiale des USA après la fin de la guerre, et dominer l’URSS (la préoccupation première de militaires comme Groves et de politiques comme Byrnes)
  • venger Pearl Harbor (une majorité des Américains avait alors des sentiments extrêmement hostiles envers les Japonais, y compris les civils), et économiser une invasion du Japon risquant d’être sanglante (justification officielle)

On Aug 11th, two days after the Nagasaki bomb, Truman stated: « The only language they seem to understand is the one we have been using to bombard them. When you have to deal with a beast you have to treat him like a beast. It is most regrettable but nevertheless true »

Harry Truman et James Byrnes en août 1945 © Life
Harry Truman et James Byrnes en août 1945 © Life

Avis intermédiaires, comme Bethe : « Je pense qu’il était nécessaire d’en larguer une mais la seconde aurait facilement pu être évitée ».

Potsdam et la politique internationale en juillet 1945

La conférence de Téhéran, du 28 novembre au 1° décembre 1943, était consacrée à la guerre contre l’Allemagne et à l’ouverture d’un second front en Europe, mais Staline s’était engagé à entrer en guerre contre le Japon trois mois après la fin de la guerre en Europe. Cette conférence suivit immédiatement celle du Caire, consacrée du 22 au 26 novembre à la guerre contre le Japon, où Tchang Kai-check était présent (mais Staline absent, étant officiellement en paix avec le Japon). Staline avait renouvelé son engagement lors de la conférence de Yalta du 4 au 11 février 1945. Son objectif n’était bien sûr pas seulement d’aider les Américains ou les Chinois du Kuo-Min-Tang, mais de récupérer les territoires conquis en 1905 par les Japonais sur les Russes (comme Sakhaline, les Kouriles ou Port-Arthur), de prélever une part substantielle des industries très développées de Mandchourie, et faciliter les progrès des communistes chinois de Mao Tsé-toung. Pour les Américains, cette offensive soviétique aurait l’avantage d’immobiliser en Mandchourie et en Chine les forces japonaises considérables qui s’y trouvaient (1 200 000 h avec l’Armée du Kwantung, 3 900 000 h en Chine), évitant qu’elles soient rapatriées au Japon pour participer à sa défense (1 200 000 h étaient alors stationnés au Japon, moitié à Kyushu, moitié à Honshu). Les Américains n’imaginaient pas, et ne souhaitaient pas du tout, que les Soviétiques débarquent eux-aussi au Japon.

Staline, Roosevelt et Churchill lors de la conférence de Téhéran ©Wikipedia
Staline, Roosevelt et Churchill lors de la conférence de Téhéran ©Wikipedia

La conférence de Postdam, du 17 juillet au 2 août 1945, fut essentiellement consacrée à régler le sort de l’Europe après la chute du nazisme : gouvernements des territoires libérés, déplacements de population, réparations exigées de l’Allemagne. Dès le 17 juillet, Staline annonça cependant en privé à Truman que l’Armée Rouge attaquerait le Japon avant le 15 août, à la grande satisfaction de Truman (qui n’avait pas encore reçu la nouvelle du succès de Trinity le 16). Truman annonça le 25 juillet à Staline que les Etats-Unis disposaient d’une nouvelle arme. Via son réseau d’espionnage, Staline était probablement déjà au courant de l’essai réussi Trinity du 16 juillet, mais il ne pensa sûrement pas que les Américains l’utiliseraient opérationnellement aussi vite. L’annonce du bombardement de Hiroshima le prit sans doute par surprise, mais cela ne modifia en rien ses plans en Extrême-Orient.

Staline, Truman et Churchill au début de la conférence de Potsdam
Staline, Truman et Churchill au début de la conférence de Potsdam

Le 26 juillet, les dirigeants américains, britanniques et chinois (absents de Potsdam) envoyèrent un ultimatum aux Japonais réaffirmant l’exigence d’une reddition sans condition (la Déclaration de Potsdam). Cet ultimatum ne soufflait mot du statut ultérieur de l’empereur, alors que son maintien sur le trône (même à titre honorifique) était un point essentiel pour les Japonais.

Craintes américaines en 1945 vis-à-vis de l’URSS et du Japon

Craintes américaines
Craintes américaines

Grew was a member of the « Committee of Three, » along with Secretary of War Henry Stimson and Secretary of the Navy James Forrestal, a group that sought to obtain an alternative to the use of the atomic bomb in order to force Japan’s surrender. Assistant Secretary of War John J. McCloy drafted a proposed surrender demand for the Committee of Three, which was incorporated into Article 12 of the Potsdam Proclamation, which would have increased the chances for Japanese surrender as it allowed the Japanese government to maintain its emperor as a constitutional monarchy. But Truman was influenced by his Secretary of State James Byrnes during the trip by ship to Europe and changed the language of the surrender demand. Grew knew how important the emperor was to the Japanese people and believed that the condition could have led to Japanese surrender without using the atomic bombs. Grew stated, « If surrender could have been brought about in May 1945 or even in June or July before the entrance of Soviet Russia into the war and the use of the atomic bomb, the world would have been the gainer. »

Après avoir rassemblé 1 600 000 hommes (et près de 6 000 chars, 5 000 avions et 26 000 pièces d’artillerie) sur la frontière de Mandchourie d’avril à juillet sous le commandement du maréchal Alexandre Vasilevsky, l’URSS dénonça le 8 août à 23 h (heure de Mandchourie) le traité de non-agression avec le Japon et l’Armée Rouge attaqua une heure plus tard sur trois fronts, 3 mois jour pour jour après la défaite de l’Allemagne). En une semaine, l’armée japonaise du Kwantung (Guangdong), forte de 1 200 000 hommes (mais seulement 1800 avions et un millier de chars très inférieurs aux blindés soviétiques) fut écrasée. L’attaque soviétique fut probablement le facteur décisif conduisant à une reddition japonaise sans condition. Et sans doute aussi une raison importante du bombardement de Nagasaki.

La situation des États-Unis

La population américaine avait des sentiments très hostiles envers les Japonais (bien plus qu’envers les Allemands). Cela avait conduit dès 1942 à l’internement des Américains d’origine japonaise. Tout au long de la guerre la propagande anti-japonaise eut des aspects racistes très marqués. Selon un sondage Public Opinion News Service, Princeton, le 19 décembre 1944, à la question «Que devrions-nous faire du Japon après la guerre?» 13% des sondés répondirent «Tuer tous les Japonais», 33% diviser le Japon ou le détruire comme entité politique, 28% le superviser et le contrôler, et 8% à peine «le rééduquer à la démocratie».

Affiches de propagande antijaponaise aux États-Unis mettant en scène le personnage monstrueux de Tokio Kid
Affiches de propagande anti-japonaise aux États-Unis mettant en scène le personnage monstrueux de Tokio Kid

Un sondage Gallup, mené du 1 au 5 juin 1945 sur le sort à réserver à l’empereur, 70% des sondés optèrent pour l’exécuter, ou au moins le condamner à la prison à vie, 7% seulement acceptant de le laisser symboliquement sur le trône. Selon un autre sondage Gallup mené du 10 au 15 août, 85% des sondés approuvaient l’emploi des armes nucléaires sur les villes japonaises, 10% le désapprouvant.

La situation du Japon

Vulnérabilité du Japon en 1945
Changements dans la vulnérabilité du Japon (ns = no surrender, ls = limited, fs = flexible, is = immédiate) © R.A. Pape, Bombing to win, Cornell 1996

Ce tableau indique que l’évolution des dirigeants japonais vers la reddition fut essentiellement due aux revers militaires, et non aux pertes civiles des bombardements (incendiaires d’abord puis nucléaires). Cela reflète le rôle dominant des militaires (surtout l’Armée, à un moindre degré la Marine) dans la prise de décision, et leur indifférence au sort de la population civile. Il indique également que les avis évoluèrent progressivement à partir d’avril, et non d’un seul coup après les bombardements nucléaires. Les chefs de l’Armée furent apparemment plus convaincus par leur écrasement en Mandchourie que par les bombardements.

Tokyo après le bombardement incendiaire du 9-10 mars 1945 qui fit plus de 100 000 morts et 125 000 blessés, détruisant 41 km2 de la ville. © Wikipedia
Tokyo après le bombardement incendiaire du 9-10 mars 1945 qui fit plus de 100 000 morts et 125 000 blessés, détruisant 41 km2 de la ville. © Wikipedia

Pour des raisons parfois opposées, la majorité des grands chefs militaires s’est déclarée (après la guerre) opposée aux bombardements nucléaires, comme les amiraux Leahy (chef d’état-major de Roosevelt), King (chef de l’US Navy) et Nimitz (commandant en chef dans le Pacifique), ou les généraux Eisenhower (commandant en chef en Europe), MacArthur (commandant en chef dans le Pacifique) et Spaatz (commandant les forces aériennes stratégiques du Pacifique à partir de juillet 1945).

Bombardement du Japon par des B-29
Bombardement du Japon par des B-29 © Collège militaire royal du Canada

Le général LeMay, commandant de la XX° Air Force, déclara (quand ?) qu’avant octobre 1945 il ne resterait plus une seule cible pour ses bombardiers. Il y eut plus de 84 000 morts à Tokyo dans la seule nuit du 9 mars lors du premier grand raid incendiaire, et environ 900 000 morts, en majorité civils (à comparer aux 780 000 morts militaires de la guerre), 1 300 000 blessés et 22 millions de sans-abris en six mois de bombardements intensifs du Japon (selon l’US Strategic Bombing Survey). Les bombardements incendiaires détruisirent de 60 à 90% de la surface de 64 villes du Japon de plus de 100 000 habitants sur 69 (5 villes furent épargnées pour servir de cibles aux bombes nucléaires : Kyoto, Hiroshima, Kokura, Niigata et Nagasaki). Voir Le tombeau des lucioles !

De plus, avec une bombe nucléaire, plus besoin d’une flotte aérienne immense !

La « victoire silencieuse »

Le Japon était particulièrement vulnérable face à la coupure de ses lignes de communication. En 1941, 75% des matériaux bruts étaient importés, par mer évidemment, et la flotte de commerce était insuffisante (40% du trafic était assuré par des armateurs étrangers). Les chantiers navals étaient en grande partie occupés par la construction de la flotte de guerre. La flotte de commerce s’élevait en 1941 à 6 millions de tonneaux et 4 millions furent construits (ou capturés) pendant la guerre, beaucoup moins que les 85 millions de tonneaux des flottes de commerce britanniques et américaines (les Liberty ships). La campagne sous-marine et aéronavale contre la flotte marchande japonaise la réduisit à 2.5 millions de tonneaux en 1944, à 1.5 début 1945 et à moins de 0.5 en août 1945.

Affiche américaine de 1943 montrant (déjà) l’impact de la guerre sous-marine
Affiche américaine de 1943 montrant (déjà) l’impact de la guerre sous-marine

Le strict minimum indispensable à la poursuite de l’effort de guerre étant estimé à 5 millions de tonneaux, la victoire logistique était acquise dès la mi-1944 : la production industrielle chuta dès l’automne, le pétrole cessa d’arriver en mars 1945. Les sous-marins américains furent initialement très handicapés par la médiocrité de leurs torpilles, la prudence excessive des tactiques (approche en immersion au lieu d’une approche de nuit en surface) et leur nombre insuffisant. Cela fut corrigé peu à peu : 13 sous-marins (sur 55) simultanément en patrouille en 1942, 18 en 1943, 27 en janvier 1944 et 43 en octobre 1944. Attaquer la marine marchande n’était pas non plus jugé prioritaire, la marine de guerre étant en principe la cible principale. Roosevelt avait pourtant lancé dès décembre 1941 une guerre sous-marine « à outrance » mais en gardant secrète cette directive. Les 77 sous-marins de la classe Gato (1500 tx en surface, 2400 en plongée) furent mis en service de 1943 à 1945, puis complétés par 128 Balao un peu plus grands. Ils avaient une autonomie de 11 000 nautiques en surface (à 10 nœuds) et pouvaient partir 75 jours en patrouille. Leur vitesse maximale était de 21 nœuds en surface, 9 en plongée, et ils possédaient 6+4 tubes lance-torpilles et emportaient 24 torpilles.

Ces torpilles Mk 14 souffraient de graves défauts (de même que les modèles similaires Mk 13 (lancée d’avion) et Mk 15 (lancée d’un navire de surface). Le détonateur magnétique explosait trop tôt, ou trop tard, ou pas du tout, le détonateur de contact ne fonctionnait pas toujours, la profondeur était un peu trop grande car la torpille, mal équilibrée, naviguait le nez bas, la trajectoire était erratique, ramenant à l’occasion la torpille vers le sous-marin (deux furent apparemment coulés par leurs propres torpilles). En plus la production, confiée à un seul fabricant, était limitée à 800 par an. L’amirauté mit plusieurs mois à reconnaître les défauts de la torpille,e t plusieurs mois encore à les corriger les uns après les autres. Ce n’est pas avant le milieu de 1943 qu’elle fut à peu près fiable.

52 sous-marins américains furent perdus (dont 10 à la suite d’accidents ou d‘erreurs de tir) avec 3 500 hommes d’équipage (22% des effectifs !), représentant 10% des 34 600 pertes en hommes de l’US Navy (sur 4 200 000 personnes qui appartinrent à un moment ou un autre à la Marine, l’effectif maximal ayant été de 3 400 000 en juillet 1945).

Time and space prevents an analysis of the strategic bombing campaign against Japan. However, it should be noted that the driving factor in America’s strangling the Japanese war machine on the home islands was the U.S. Navy’s brilliantly successful submarine campaign. In addition, while firebomb and nuclear raids on Japanese cities did indeed kill hundreds of thousands of civilians and cause horrible damage, it is also notable that some historians and political analysts of the time question whether the nuclear raids were indeed the single factor that caused the Japanese to surrender when they did. During the war submarines were responsible for fifty-five percent of Japan’s merchant marine losses. The war against shipping was the single most decisive factor in the collapse of the Japanese economy and one of the least publicized feats in history

‘Based on a detailed investigation of all the facts and supported by the testimony of the surviving Japanese leaders involved, it is the Survey’s opinion that certainly prior to 31 December 1945, and in all probability prior to 1 November 1945, Japan would have surrendered even if the atomic bombs had not been dropped, even if Russia had not entered the war, and even if no invasion had been planned or contemplated.’ US Strategic Bombing Survey

D’un autre côté, Marshall s’enquit en juin 1945 auprès de Groves de la possibilité d’utiliser une arme nucléaire à des fins tactiques lors d’un débarquement. L’approche de la fin de la guerre contre la Japon accentuait aussi les rivalités entre les services américains : l’armée de terre, l’aviation, la marine (et les conseillers civils) souhaitaient tous apparaître comme le principal artisan de la victoire, et bénéficier ainsi du prestige et des crédits après la guerre. L’Armée voulait un débarquement, l’aviation tenait à montrer que son rôle avait été irremplaçable, et la Marine aurait préféré arriver à une reddition à la suite du blocus (et des attques de l’aéronavale). Le passage du bombardement de précision au bombardement des villes (et aux bombes incendiaires) résulatait aussi du souhait de l’Air Force de montrer des statistiques frappantes : présenter des milliers de km2 de villes brûlées était plus spectaculaire qu’une liste des usines d’armement touchées (d’autant qu’il était presque impossible de mesurer l’impact de ces bombardements sur la production militaire). La pression des autorités (Arnold, Norstad) sur les responsables de terrain (Hansell puis LeMay) se fit très forte dès l’été 1944 (avant les premiers bombardements sur le Japon). L’objectif principal des raids incendiaires fut clairement de briser le moral japonais, l’objectif secondaire étant la rupture de la production industrielle et des communications.

Le rôle de l’URSS

L’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon, le 8 août 1945, était prévue depuis longtemps. Staline s’était engagé à la conférence de Téhéran en novembre 1943 à entrer en guerre contre le Japon après la victoire en Europe, et il avait été précisé en février 1945 à la conférence de Yalta que l’URSS attaquerait le Japon 3 mois après la victoire en Europe. L’URSS avait dénoncé le 5 avril 1945 le pacte de neutralité signé en avril 1941 avec le Japon, et elle déplacé pendant l’été 1945 des forces considérables (1.6 million d’hommes) vers l’Extrême-Orient. L’offensive du 9 août et son avance très rapide en Mandchourie ont certainement joué un rôle essentiel dans la décision du Japon de demander la paix (en conservant son empereur intact). L’hisoire officielle britannique de la guerre le dit explicitement.

Mission sur Hiroshima

Plusieurs exemplaires de la partie non-nucléaire de la bombe et un unique projectile en uranium quittèrent Los Alamos le 14 juillet (avant Trinity) pour San Francisco, ils furent embarqués le 16 juillet sur le croiseur Indianapolis qui rallia Tinian, sans escorte, où ils furent livrés le 26. Lors de la suite de son voyage, le croiseur fut coulé par un sous-marin japonais dans la nuit du 29 au 30 juillet entre Guam et Leyte, et il n’y eut que 300 survivants sur les 1200 hommes de son équipage.

Le croiseur USS Indianapolis à Mare Island Navy Yard le 10 juillet 1945
Le croiseur USS Indianapolis à Mare Island Navy Yard le 10 juillet 1945

La cible, elle, ne fut prête qu’un peu plus tard et elle fut emportée en 3 parties par 3 avions C-54 (la version militaire du Douglas DC-4) et livrée à Tinian le 28 juillet. Le 3 août, la bombe était assemblée et prête à l’emploi. La météo resta défavorable plusieurs jours, un typhon approchant du Japon, et elle ne s’améliora que le 5.

Physiciens à Tinian
Le 1° août 1945 à Tinian, les physiciens : Norman Ramsey (Brooklyn, NY), Roger S. Warner (Boston, MA), Edward B. Doll (Los Angeles, CA), Harold Agnew (Denver, CO), Luis W. Alvarez (Rochester, MN), Lawrence Johnston (Hollywood, CA), Philip Morrison (Pittsburgh, PA), Robert Serber (Urbana, IL), et Bernard Waldman (South Bend, IN). © Corbis
Equipage de l'Enola Gay
L’équipage du B-29 Enola Gay à Tinian. Au 1° rang (de gauche à droite) : Wyatt Wayne ? Duzenbury (ingénieur de vol), Joseph Stiborik (radar), Dutch Van Kirk (navigateur), George Caron (mitrailleur de queue), Robert Shumard (ingénieur de vol en second), et Richard Nelson (radio). Au 2° rang (de gauche à droite) : Morris Jeppson (armement), Robert Lewis (co-pilote), le général James Davies (commandant la 313° escadre de bombardement dont relevait le 509°), Paul Tibbets (commandant de bord et chef du 509°), Tom Ferebee (bombardier), William « Deak » Parsons (armement)
L’Enola Gay remorquée vers la fosse de chargement de la bombe, le 5 août à 15h
L’Enola Gay remorquée vers la fosse de chargement de la bombe, le 5 août à 15h
Little Boy le 5 août 1945 dans la fosse de chargement à Tinian (une fosse était nécessaire en raison de la garde au sol réduite du B-29). Une porte de la soute à bombes du B-29 est visible en haut à droite.
Little Boy le 5 août 1945 dans la fosse de chargement à Tinian (une fosse était nécessaire en raison de la garde au sol réduite du B-29). Une porte de la soute à bombes du B-29 est visible en haut à droite.
Le trajet des B-29 vers Hiroshima (trait continu) et vers Kokura et Nagasaki (trait pointillé)
Le trajet des B-29 vers Hiroshima (trait continu) et vers Kokura et Nagasaki (trait pointillé)

Hiroshima bombardée

Le 5 août à 14h, le général LeMay confirma la mission pour le lendemain. La bombe fut installée dans la fosse de chargement, le bombardier n°82 fut remorqué au dessus à 15h, la bombe fut hissée dans la soute, puis le bombardier ramené au parking pour les dernières vérifications techniques. Tibbets baptisa alors son avion Enola Gay, du nom de jeune fille de sa mère, et fit peindre le nom sous les vitres du poste de pilotage. Briefing final à minuit : la cible principale serait la ville d’Hiroshima, les cibles secondaires en cas de difficultés (météorologiques surtout) l’arsenal de Kokura et la ville de Nagasaki. Puis de nombreuses photos furent prises, et un film, pour immortaliser l’événement. Le décollage eut lieu à 2h45 du matin, le B-29 du colonel Tibbets étant suivi de deux appareils chargés des appareils de mesure, le n°89, le Great Artiste (avec un e, à la française) du major Charles W. Sweeney (surtout chargé d’effectuer des relevés scientifiques) et le n°91 (baptisé ensuite Necessary Evil) du capitaine George W. Marquand (chargé de filmer). En tant qu’observateurs scientifiques, Luis Alvarez, Lawrence Johnston et Harold Agnew embarquèrent à bord du Great Artiste, et Bernard Waldman à bord du Necessary Evil. Le Captain William S. Parsons, chef du Projet Alberta, participa en personne à la mission pour assurer l’armement de la bombe.

Hiroshima sur une carte du sud du Japon
Hiroshima sur une carte du sud du Japon

Par sécurité, Parsons n’inséra la charge explosive dans le canon de la bombe qu’un quart d’heure après le décollage. À 6h, les trois avions se retrouvèrent au point de rendez-vous, au dessus d’Iwo Jima, et prirent la direction du Japon. Trois avions météo (des B-29 également) étaient partis deux heures avant les bombardiers, Straight Flush (Cpt Claude R. Eatherly) pour Hiroshima, Jabbit III (Major John A. Wilson) pour Kokura et Full House (Cpt Ralph R. Taylor) pour Nagasaki. À 7h30, le B-29 Straight Flush survola Hiroshima et il avertit Tibbets que les conditions météo étaient favorables, avec juste une légère couverture nuageuse au-dessus de la ville. Jeppson arma alors la bombe, et le B-29 monta à son altitude de bombardement de 10000 m. La cible fut en vue à 9h (à 8h heure japonaise) et la bombe fut larguée à 9h15. Les 3 avions observèrent un énorme éclair au moment de l’explosion, suivi par deux chocs violents qui secouèrent les avions (l’onde de choc et sa réflexion au sol), et un immense nuage gris foncé recouvrit la ville.

Hiroshima
Hiroshima, vue depuis l’Enola Gay

Les avions s’éloignèrent, mais une heure plus tard, le nuage était toujours visible mais une fine colonne de fumée blanche s’élevait du centre du nuage et montait en s’élargissant au sommet en champignon. Sa hauteur fut estimée à plus de 13 000 m et elle ne disparut à la vue des bombardiers qu’à 600 km d’Hiroshima.

Le "champignon" au-dessus d'Hiroshima
Le « champignon » au-dessus d’Hiroshima tel que l’a vu George Caron, mitrailleur de queue, qui a dédicacé la photo

Le vol de retour de l’Enola Gay se passa sans histoire jusqu’au retour à Tinian.

Le B-29 Enola Gay à Tinian de retour de sa mission sur Hiroshima ©US Air Force
Le B-29 Enola Gay à Tinian de retour de sa mission sur Hiroshima ©US Air Force

Des B-29 de reconnaissance survolèrent Hiroshima quatre heures après le bombardement, et rapportèrent que le centre de la ville était toujours masqué par un nuage épais mais que des incendies étaient visibles tout autour. Ce n’est que le lendemain que les avions de reconnaissance purent avoir une idée précise de l’étendue des dégâts. Il est possible (non prouvé) qu’un B-29 de reconnaissance venu de Chine ait survolé Hiroshima presque en même temps que l’Enola Gay.

Les conséquences du bombardement d’Hiroshima

Hiroshima avant le bombardement

Avant la guerre, Hiroshima était une grande ville de 350 000 habitants, sur la côte nord de la Mer Intérieure à l’extrémité ouest de l’île de Honshu, la plus grande île du Japon. C’était un centre politique, militaire (siège de l’état-major de la 2° armée assurant la défense du sud du Japon) et économique, et son port jouait un rôle logistique important.

La ville avait été épargnée jusque là, en partie parce que les bombardements incendiaires étaient rendus difficiles par les nombreux bras du fleuve Ota, coupes-feu naturels, puis ensuite pour mieux évaluer les conséquences du bombardement.

Hiroshima avant la guerre : une rue à proximité du point d’impact
Hiroshima avant la guerre : une rue à proximité du point d’impact
Hiroshima avant la guerre : la station de Kawaya Machi, aujourd’hui Hondori, où se croisent trois lignes de tramway (Hiroshima Peace Memorial Museum)
Hiroshima avant la guerre : la station de Kawaya Machi, aujourd’hui Hondori, où se croisent trois lignes de tramway (©Hiroshima Peace Memorial Museum)
Hiroshima avant la guerre : le pont Aioi, et en arrière-plan le dôme du Palais de l’Industrie (©Hiroshima Peace Memorial Museum)
Hiroshima avant la guerre : le pont Aioi, et en arrière-plan le dôme du Palais de l’Industrie (©Hiroshima Peace Memorial Museum)
Panorama d'Hiroshima avant guerre le long de la rivière Ota
Panorama d’Hiroshima avant guerre le long de la rivière Ota

Hiroshima après le bombardement

Le centre d’Hiroshima peu après le bombardement (le point visé était le pont Aioi, en forme de T, au centre- droit de la photo) © Life
Le centre d’Hiroshima peu après le bombardement (le point visé était le pont Aioi, en forme de T, au centre- droit de la photo) © Life
La destruction d'Hiroshima
Plan d’Hiroshima établi jste après la fin de la guerre par les services cartographiques de l’US Army montrant en rose foncé la zone complètement détruite, en rose clair la zone partiellement détruite (Perry-Castañeda Map Collection, University of Texas at Austin)
La montre de Kengo Futagawa qui traversait le pont Kannon (à 1600 m de l’épicentre) arrêtée à l’instant de l’explosion
La montre de Kengo Futagawa qui traversait le pont Kannon (à 1600 m de l’épicentre) arrêtée à l’instant de l’explosion

Presque personne ne s’était abrité, puisqu’il n’y avait que 3 avions dans le ciel, et beaucoup de personnes furent ainsi surprises par le souffle, le rayonnement et surout la vague de chaleur. L’incendie déclenché par l’explosion causa de nombreuses victimes additionnelles. Mais 70% du potentiel industriel n’avait pas été détruit et aurait pu être remis en route en quelque semaines

D’après les témoignages de survivants, certains habitants qui observent les avions solitaires remarquent alors, avec une angoisse subite, que les deux avions suivant l’avion de tête s’écartent brusquement de celui-ci et s’éloigner à toute vitesse de l’endroit au-dessus duquel le premier bombardier laisse tomber un objet. La bombe atomique explose à environ 600 m d’altitude, à la verticale de la clinique chirurgicale Shima, à 240 m de son objectif, le pont Aioi. Un éclair blanc-bleuté aveuglant « comparable à mille soleils » déchire le ciel. Il est suivi d’une chaleur de fournaise. Puis arrive l’onde de choc… Un bruit intenable « plus fort que mille tonnerres » retentit sur la ville condamnée. Une explosion d’une intensité inimaginable, jusque-là encore inconnue, projette un nuage de fumée et de débris en forme de champignon jusqu’à 15 km d’altitude. L’onde de choc est suivie d’un incendie spectaculaire, qui réduit complètement en cendres une surface d’environ 12 km2. Environ 60000 à 90000 bâtiments sur 25 km2 furent détruits ou gravements endommagés. Étant donné que les sirènes d’alerte n’ont pas retentie, peu de personnes ont pu rejoindre les abris anti-aériens. On ne connaîtra jamais avec exactitude le nombre des victimes d’Hiroshima. Sur le monument commératif érigé plus tard à l’épicentre de l’explosion figurent une liste de 61 443 noms. Plus tard, les Américains établieront le bilan de l’explosion à 139 402 victimes: 71 379 morts ou disparus, et 68 023 blessés dont 19691 graves.

Le Strategic Bombing Survey (USBSS p.23) estime que les dégâts matériels à Hiroshima furent équivalents à ceux d’un raid incendiaire de 210 bombardiers (à peu près le rythme journalier des raids en août 1945).

Le nuage vu du sol (photo prise par Seizo Yamada qui se trouvait à 7 km au nord-est)
Le nuage vu du sol (photo prise par Seizo Yamada qui se trouvait à 7 km au nord-est)
Hiroshima, les ruines du palais de l’Industrie, l’actuel « Genbaku » Dome
Hiroshima, les ruines du palais de l’Industrie, l’actuel « Genbaku » Dome
Le Genbaku Dome aujourd’hui Hiroshima © Roger Viollet Hiroshima © US Archives
Le Genbaku Dome aujourd’hui Hiroshima © Roger Viollet Hiroshima © US Archives

Tableau des dégâts

Les ruines d’Hiroshima (photo dédicacée par le colonel Tibbets, commandant du bombardier qui largua la bombe)
Les ruines d’Hiroshima (photo dédicacée par le colonel Tibbets, commandant du bombardier qui largua la bombe)

Victimes d'Hiroshima

Radioactivité résiduelle à Hiroshima en novembre 1945 selon le rapport du Naval Medical Research Institute (NMRI)
Radioactivité résiduelle à Hiroshima en novembre 1945 selon le rapport du Naval Medical Research Institute (NMRI)
Évolution des effets de la radioactivité
Évolution au cours du temps des effets de la radioactivité

Estimations 80 000 morts immédiats dûs aux effets thermiques, au souffle, et à l’irradiation intense et presque autant (?) des suites des blessures et de l’irradiation dans les 4 mois suivants. Mais fortes incertitudes dues à la destruction d’archives par le bombardement, de travailleurs forcés non répertoriés, et de mouvements de population.

Brûlures dues aux effets thermiques de l’explosion: les dessins sombres du tissu se sont marqués sur la peau ©DoE
Brûlures dues aux effets thermiques de l’explosion: les dessins sombres du tissu se sont marqués sur la peau ©DoE

 In early September 1945, Serber was with the first American team to enter Hiroshima and Nagasaki to assess the damage from the atomic bombs. He spent five weeks there to assess the damage and to collect debris for tests) In early September 1945, he was with the first American team to enter Hiroshima and Nagasaki to assess the damage from the atomic bombs. He was in Japan for five weeks to assess the damage and to collect debris for tests. Serber and the other scientists measured radiation levels and recorded the damage. From shadows that had been burned into walls by the blast, Serber was able to calculate how high the bomb had been when it had exploded and how large the fireball had been. Serber’s prosaic and unemotional narration of his visit to the devastated Hiroshima and Nagasaki

Livre de Hida
Livre racontant l’explosion et ses suites, par le Dr. S. Hida
Récit de J. Hershey
Récit de J. Hershey publié dans le New Yorker (puis en livre)

Nagasaki

La seconde bombe fut larguée très peu de temps après la première

  • pour laisser croire aux Japonais que les Américains en possédaient un grand nombre ?
  • pour prendre de vitesse l’entrée en guerre des Soviétiques ?
  • par ce que la météo se dégradait rapidement ?

Le bref intervalle était trop court pour laisser le temps au gouvernement japonais de réaliser à quoi il avait affaire et de réagir en conséquence, et encore moins au peuple japonais d’en prendre conscience. Les dégâts matériels et les pertes en vies humaines des deux bombardements nucléaires n’étaient pas plus terrifiants, à première vue en tout cas, que les dizaines de bombardements antérieurs qui avaient ravagé toutes les grandes villes et fait dix fois plus de victimes.

Il est possible que Truman n’ait jamais donné explicitement l’ordre de larguer la deuxième bombe (Stanley Goldberg, Bull. Atom. Scientists 1998). Stimson et Marshall n’avaient qu’un contrôle indirect et Groves poussa à accélérer les préparatifs (en supprimant des contrôles). Le 10 août, Oppenheimer annonçait à Bacher qui préparait à Los Alamos un nouveau cœur de Fat Man, de tout arrêter sur ordre de Truman.

Mission sur Nagasaki

Les hémisphères de plutonium du cœur de Fat Man furent fabriqués le 23 juillet à Los Alamos et emportés par deux avions C-54, en même temps que les C-54 emportant les éléments de la cible de Little Boy. Tous arrivèrent le 28 juillet à Tinian. Mais l’assemblage ne commença que le 2 août après l’arrivée du reste de la bombe (les ensembles F-32 et F-32). La date du bombardement fut fixée au 11 août, mais elle fut avancée au 10 puis au 9 en raison de l’arrivée anticipée de 5 jours de mauvais temps. L’assemblage de la bombe fut achevé le 8 et la bombe chargée le soir même sur le B-29 Bock’sCar. Le commandant de bord désigné, le major Charles Sweeney, ne pouvait pas utiliser son avion habituel, le Great Artiste, car il était encore équipé de tous les instruments utilisés pour enregister les effets de l’explosion d’Hiroshima.

Assemblage de Fat Man
Assemblage de Fat Man
Fat Man à Tinian
Fat Man à Tinian

Cette fois, c’est le Commander Ashworth, l’adjoint de Parsons, qui embarqua comme officier d’armement. Le décollage eut lieu à 3h47, précédé une heure plus tôt par celui des avions météo.

L’équipage du B-29 qui bombarda Nagasaki. Le major Charles W. Sweeney est au second rang au centre. Pas encore de « nose art » ©Wikipedia
L’équipage du B-29 qui bombarda Nagasaki. Le major Charles W. Sweeney est au second rang au centre. Pas encore de « nose art » ©Wikipedia

Péripéties de la mission, météo déplorable. Objectif n°1 arsenal de Kokura à 10h44 sous les nuages, objectif n°2 Nagasaki 15 mn après aussi sous les nuages. Impossibilité de se poser avec la bombe, pas question de la larguer en mer, essence diminuant. Trouée dans les nuages et largage à 2 km du point prévu. Cela (plus le relief) réduisit un peu le nombre de victimes. L’explosion eut lieu à 500 m d’altitude et elle atteignit 21 kt.

Le « champignon » au-dessus de Nagasaki
Le « champignon » au-dessus de Nagasaki

Le B-29 à court d’essence, dut effectuer un atterrisage d’urgence à Okinawa.

Sur le nez du B-29 « Bockscar » aujourd’hui exposé au musée de l’US Air Force à Wright-Patterson AFB, les silhouettes symbolisant les missions Fat Man : en noir les missions d’exercice avec bombes inertes (les « citrouilles »), en rouge la mission sur Nagasaki
Sur le nez du B-29 « Bockscar » aujourd’hui exposé au musée de l’US Air Force à Wright-Patterson AFB, les silhouettes symbolisant les missions Fat Man : en noir les missions d’exercice avec bombes inertes (les « citrouilles »), en rouge la mission sur Nagasaki

Conséquences à Nagasaki

Estimation 35 000 morts du fait des effets immédiats (brûlures, souffle, rayonnements) et des blessures et autant des suites de l’irradiation dans les 4 mois suivants.

Les bombes suivantes

Les 7 kg de plutonium livrés à Los Alamos avant le 1° juin permirent de réaliser « Gadget » pour l’essai Trinity. Le 1° juin, le colonel Kenneth Nichols promit à Oppenheimer la livraison de 6 kg chaque mois en juin, juillet et août, et de passer à 14 kg/mois à partir de septembre. Il fallait 5 kg de plutonium pour une bombe de type Fat Man et cela permit de disposer de deux bombes début août. La deuxième bombe au plutonium était d’ailleurs prête pour un bombardement le 17 ou 18 août 1945 (Stimson proposa le 13 août son envoi à Tinian). Une troisième aurait pu être prête dès la fin août, et deux par mois réalisées à partir de septembre.

Les sources divergent sur le nombre de bombes disponibles dans l’arsenal américain entre 1945 et 1947. Selon le Nuclear Notebook du Bulletin of Atomic Scientists, il y avait 6 bombes en 1945, 11 en 1946, et 32 en 1947. D’autres sources parlent de 2 bombes (de type non précisé) en stock en décembre 1945, 9 en juillet 1946 et 13 en juillet 1947. Connaître la quantité de plutonium ou d’uranium disponible ne suffit pas car on peut en disposer sans en faire des bombes. Le modèle de bombe est rarement précisé : Mk I (Little Boy) dont 5 exemplaires seulement furent assemblés (incluant ou non celle d’Hiroshima) ou Mk III (Fat Man) dont 120 furent construits de 1945 à 1950. Il n’est guère précisé non plus si ces nombres incluent ou non les bombes utilisées lors des essais (ou en guerre). Deux Fat Man furent en effet employées en juillet 1946 lors de l’opération Crossroads à Bikini, trois autres en avril 1948 à Eniwetok (« améliorations » du modèle Mk III en Mk IV).

L’essai Able de l’opération Crossroads le 1° juillet 1946
L’essai Able de l’opération Crossroads le 1° juillet 1946

Dès la fin de la guerre, certaines parties d’Oak RIdge furent fermées, réduisant la production d’uranium 235, et une grande partie des équipes de Los Alamos se dispersa. La majorité des bombes nucléaires de l’arsenal américain dans l’immédiat après-guerre était formée par les modèles Mk III. Leur assemblage délicat prenait deux jours à une équipe aguerrie de 39 spécialistes, et il n’y en avait qu’une seule en 1945, quatre en 1948 et sept en 1949. Il n’était donc pas question de lancer une attaque nucléaire d’envergure ! De plus, une bombe assemblée devait être utilsiée dans les 48 h, sinon il fallait la rouvrir en partie pour changer les batteries. En 1945, le 509th Composite Group était la seule unité capable d’employer des armes nucléaires. En 1946, il n’y avait que 27 B-29 Silverplate, et 32 en 1948, mais seuls 12 équipages étaient parfaitement entrainés, et 18 en cours de formation. Leur utilisation éventuelle contre l’URSS aurait posé de graves problèmes, L’autonomie du B-29 ne lui permettait pas de pénétrer profondément en URSS à partir des bases accessibles, aucun chasseur d’escorte n’aurait pu l’accompagner, et de toute façon les objectifs éventuels étaient très mal repérés.

Les perspectives d’une attaque nucléaire en 1947 © S.T. Ross American war plans 1945-1950 (Garland, NY 1988)
Les perspectives d’une attaque nucléaire en 1947 © S.T. Ross American war plans 1945-1950 (Garland, NY 1988)

Between 1945 and 1990, more than 70,000 total warheads were developed, in over 65 different varieties, ranging in yield from around 0.01 kilotons (such as the man-portable Davy Crockett) to the 25 megaton B41 bomb.

Bilan du Projet Manhattan

Coût financier

Le rapport Smyth
Le rapport Smyth

Selon le rapport Smyth (publié en août 1945), le coût total du programme s’éleva à près de 2 milliards de dollars, dont les 2/3 pour le seul site d’Oak Ridge.

Le Brookings Institute (Atomic Audit, S.I. Schwartz) donna en 1998 une évaluation plus précise de la répartition des dépenses (1 $ de 1945 = 17.2 $ de 2015):

Site ou projet Coût (en Millions de Dollars de 1945)
Oak Ridge — K-25 (Séparation par diffusion gazeuse)
512,166
Oak Ridge — Y-12 (Séparation électromagnétique)
477,631
Oak Ridge — S-50 (Séparation thermique)
15,672
Oak Ridge — Clinton Engineer Works (direction et installations communes)
155,951
Oak Ridge — Clinton Laboratories
26,932
→ Oak Ridge (Total)
1 188,352
Hanford
390,124
Los Alamos
74,055
Recherche et développement (hors Los Alamos)
69,681
Trail (Production d’eau lourde)
26,768
Matériaux (uranium, graphite, fluor…)
103,369
Coûts administratifs (overhead)
37,255
Total général
1 889,604

Ou sous forme plus graphique:

Répartition des coûts du programme Manhattan
Répartition des coûts du programme Manhattan ©Alex Wellerstein

ce qui montre que le programme Manhattan fut, d’abord et avant tout, un immense programme industriel et technologique. La partie plus purement scientifique, symbolisée par Los Alamos, n’est qu’une toute petite fraction de l’ensemble.

Ces estimations sont en réalité moins précises qu’il ne semble car le secret militaire couvre toujours certaines dépenses, les ramifications du projet étaient très nombreuses, il difficile de séparer dans certaines dépenses ce qui relève du programme Manhattan et ce qui relève d’autres programmes, et parce que certains coûts étaient pris en charge par d’autres organismes. Par exemple, c’est l’USAAF qui prit en charge les 76 M$ du projet Silverplate (modification de 46 bombardiers B-29, entraînement et soutien logistique du 509° groupe composite à Tinian).

En comparaison, les États-Unis dépensèrent 3 milliards de dollars (de 1945) en recherches sur le radar, et 3 autres milliards pour le seul programme des bombardiers B-29. Au total, le budget militaire global passa de 5.2 milliards de dollars en 1939 à 88.6 milliards en 1944 (ce fut le maximum), le total sur l’ensemble des années de guerre s’élevant à 300 milliards.

Bilan économique

The massive research and development demands of the war included the Manhattan Project, the effort to quickly develop an atomic bomb, or nuclear fission warhead. It was perhaps the most profound military development of the war, and had a great impact on the scientific community, among other things creating a network of national laboratories in the United States. Development was completed too late for use in the European Theater of World War II. Its invention meant that a single bomber aircraft could carry a weapon sufficiently powerful to devastate entire cities, making conventional warfare against a nation with an arsenal of them suicidal.

Electronics rose to prominence quickly in World War II. While prior to the war few electronic devices were seen as important pieces of equipment, by the middle of the war such instruments as radar and ASDIC (sonar) had proven their value. Additionally, equipment designed for communications and the interception of those communications was becoming critical. Digital electronics, particularly, were also given a massive boost by war-related research. The pressing need for numerous time-critical calculations for various projects like code-breaking and ballistics tables accentuated the need for the development of electronic computer technology. The semi-secret ENIAC and the super- secret Colossus demonstrated using thousands of valves (vacuum tubes) could be reliable enough to be useful, paving the way for the post-war development of stored program computers. The United Kingdom and the United States were the leaders in electronics. The US center for basic radar development was the Massachusetts Institute of Technology Radiation Laboratory. The British developed the cavity magnetron which gave a high power source of microwaves suitable for radar, and which is now used in microwave ovens. Electronic and optical countermeasures such as jamming and radar absorbing material were developed.

While the development of new equipment was rapid, it was also important to be able to produce these tools and get them to the troops in appropriate quantity. Those nations that were able to maximize their industrial capacity and mobilize it for the war effort were most successful at equipping their troops in a timely way with adequate material. An outstanding German innovation was the Jerrycan which carries by its name a tribute to its success. One of the biggest developments was the ability to produce synthetic rubber. Natural rubber was mainly harvested in the South Pacific, and the Allies were cut off from a large quantity of it due to Japanese expansion. Thus the development of synthetic rubber allowed for the Allied war machine to continue growing, giving the US a significant technical edge as World War II continued. For the Germans it was the development of alternative fuels as in hydrogen peroxide – which would be a forerunner to the development of fuel-cell technology and synthetic fuel technology.

One of the most dramatic single medical advances was probably the wide spread use of penicillin to treat wounds and bacterial diseases.

Une révolution dans la manière de travailler

Coordination entre scientifiques, théoriciens ou expérimentateurs, ingénieurs de construction et de production. Chimistes et métallurgistes, qui avaient peu de contacts avant la guerre, se retrouvèrent dans la même division de Los Alamos à travailler étroitement les uns avec les autres sur l’uranium et le plutonium

Budgets colossaux, et budgets gouvernementaux, dans un domaine habitués à des financements réduits, universitaires ou privés, sans intervention – ni contrôle – du gouvernement. L’Académie des Sciences était un organisme privé, remontant à la Guerre de Sécession, et elle avait une influence limitée en dehors des milieux scientifiques et très peu de moyens. La Physical Review ne fut créée qu’en 1894, l’American Physical Society qu’en 1899. Les laboratoires et les universités reposèrent largement sur les dons de mécènes (parfois philanthropes) comme Johns (avec un s) Hopkins, Andrew Carnegie, John D. Rockfeller, Leland Stanford. Des laboratoires industriels furent établis par de grandes sociétés comme DuPont, General Electric, AT&T (les célèbres Bell Labs), et ils effectuèrent des recherches appliquées mais également des recherches fondamentales sur les tubes à vide (diodes, triodes), les rayons X, les équipements de télécommunication, les fibres artificielles, les colorants. Ces laboratoires industriels développèrent beaucoup plus le travail en équipe avec des objectifs (relativement) précis que les laboratoires universitaires. La recherche aux Etats-Unis combla peu à peu le retard qu’elle avait dans plusieurs domaines sur l’Europe au début du XX° siècle, malgré les brillants inventeurs que furent les Edison, DeForest ou Wright. Albert Michelson reçut en 1907 le premier prix Nobel scientifique américain (le président Theodore Roosevelt avait reçu le prix Nobel de la paix en 1906, comme Woodrow Wilson en 1919), Robert Millikan le deuxième en 1923, puis cela s’accéléra : Arthur Compton (physique) en 1927, Irving Langmuir (chimie) en 1932, Thomas Hunt Morgan (médecine) en 1933, Harold Urey (chimie) et Whipple, Minot et Murphy (médecine) en 1934, Carl Anderson (physique) en 1936, Clinton Davisson (physique) en 1937, Ernest Lawrence (physique) en 1939, Edward Doisy (médecine) en 1943, Isidor Rabi (physique) et Erlanger et Gasser (médecine) en 1944, Percy Bridgman (physique) et Hermann Muller (médecine) en 1946, etc. L’arrivée entre 1933 et 1941 de plusieurs dizaines de scientifiques de très haut niveau fuyant l’Europe centrale, comme Franck, Bethe, Fermi, Wigner, Teller, Szilárd joua aussi un rôle de stimulus intense.

Pour Manhattan, les projets dans la ligne du programme global reçurent des moyens illimités (ou du moins aussi vastes que possible compte tenu des ressources humaines et industrielles des États-Unis en 1943- 1945), les projets jugés extérieurs furent pratiquement asphyxiés, privés de ressources matérielles et de personnel comme la bombe à fusion de Teller.

Nécessité, du fait de la guerre et de la date butoir du 1° août 1945 de ne pas «s’attarder» à comprendre les «détails» de la physique qui apparaissaient mais de trouver rapidement une solution empirique, en procédant par essais et erreurs, et de trouver une solution fiable. D’où solutions redondantes, « overkill », et programmes parallèles.

Interconnexion des problèmes et de leurs solutions : pour Fat Man, nécessité simultanée des détonateurs électriques vaporisables d’Alvarez, des lentilles explosives de Tuck et von Neumann, du cœur compact de Christy

Et aussi de nouveaux modes de pensée pour les scientifiques, rarement habitués à avoir des objectifs définis a priori et à travailler avec une contrainte de temps (en dehors de la compétition). Ils durent aussi admettre d’être mutés du jour au lendemain d’un projet à un autre au gré des besoins.

Nécessité d’une planification à une échelle jamais atteinte sur plusieurs années. Même les grandes opérations combinées (militaires comme Overlord ou industrielles comme le nylon chez DuPont) n’atteignaient pas ce niveau, et elles étaient moins interconnectées, plus hiérarchisées qu’en réseau. Même les scientifiques qui avaient mené des projets de grande ampleur (selon les normes d’avant-guerre) comme Lawrence se sont retrouvés devant des responsabilités d’une ampleur très supérieure.

Chronologie du programme
Les opérations en parallèle du programme Manhattan © Sylvain Lenfle

During this crisis the many foundations for post-war science were laid. Scientist-administrators (as opposed to academic or research scientists) came to the forefront for running large scale research efforts. Ex Bush, Conant, Lawrence, Oppenheimer

Résultats sur l’organisation : coordination à une échelle beaucoup plus vaste. On passe en 2 ans (1943-1945) de quelques centaines à quelques centaines de milliers d’hommes, de quelques dizaines de milliers de dollars à plusieurs milliards, de microgrammes à plusieurs dizaines de kilos de produits fissiles

À la fin de la guerre, la très grande majorité des participants au programme Manhattan choisirent de retourner dans le monde universitaire ou industriel, et ils apportèrent avec eux les méthodes de travail et les modes de pensée forgés pendant quatre années intenses. Ils se répandirent aisni dans toute la communauté, aux États-Unis d’abord puis dans le reste du monde, et ils furent appliqués dans d’autres programmes de très grande ampleur comme le programme spatial Apollo, et dans les très grands centres de recherches qui se construisirent à partir des laboratoires créés pour Manhattan, comme le Los Alamos National Laboratory et l’Argonne National Laboratory, ou fortement agrandis comme le RadLab de Lawrence devenu le Lawrence National Berkeley Laboratory, puis les nouveaux Lawrence Livermore National Laboratory et Fermi National Accelerator Laboratory. La (re) création du CNRS et la création du CEA en France en 1945 relèvent de la même logique.

Automated numerical techniques (as opposed to manual analytical ones) were applied to solve important scientific problems, not just engineering applications. Von Neumann, Ulam, Metropolis, Feynmann (parallélisation) The dispersal of key individuals after the end of the war later carried these insights, as well as the earlier organizational principles developed at Los Alamos throughout American academia and industry. The theoretical division, which has the main responsibility for the conceptual design of weapons, was reduced from over thirty scientists to eight in 1946

Calculs très compliqués de neutronique, d’hydrodynamique, d’ondes de choc, des effets de l’explosion sur une ville Jamais encore abordés donc menés en équipe avec fragmentationd es tâches et travail à la chaîne ± automatisé (équipe de calculatrices humaines et électromécaniques) et ± hiérarchisé : les physiciens individualistes devinrent des PDG de petites entreprises, voire de très grosses entreprises de taille comparable à Boeing ou General Motors

Autres façons de travailler, début de la big science, division poussée du travail, pré-informatique (pour aller plus loin que les simplifications rendant le pb analytiquement soluble, premiers calculateurs IBM en avril 1944), fluides et thermodynamique

Big Science

Cette période fut marquée par l’évolution extrêmement rapide de l’atelier à l’usine, de l’artisan au chef d’entreprise. En 1934 Fermi travaillait sur une table avec une poignée de collaborateurs et quelques grammes de matériaux. En 1942 il occupait tout le sous-sol d’un terrain de sport avec une centaine de collaborateurs et des dizaines de tonnes de matériaux. En 1943, plusieurs usines immenses sortirent de terre à Hanford et à Oak RIdge, employant chacune des des dizaines de milliers de techniciens et d’ingénieurs. Sans bien s’en rendre compte, les physiciens sortirent transformés de la guerre : leurs instruments devinrent différents, leurs méthodes de travail devinrent différentes (travail à la chaîne, fortement hiérarchisé et de plus en plus parcellisé, avec un emploi intensif de calculatrices et d’opératrices), leurs méthodes de calcul changèrent, leurs modes de collaboration changèrent, comme leurs rythmes de travail (les équipes se relayaient 24h/24 et 7j/7). La physique la plus fondamentale devint une industrie majeure.

La Small Science est caractérisée généralement par un faible degré l’interdépendance de la politique, de l’économie et de la science, une faible coordination et une faible productivité. Les ressouces sont faibles, et la participation du gouvernement est réduite, de même que le soutien économique de l’industrie. En outre, les différents groupes de recherche sont peu coordonnés, même quand ils travaillent sur des problèmes semblables et l’interdisciplinarité inexistante, d’où une productivité inefficace.

La Big Science se caractérise par :

  • la fusion de différentes disciplines scientifiques et techniques dans un projet, utilisant de gros équipements
  • l’engagement de vastes ressources (moyens matériels et personnel)
  • le financement prépondérant par l’État
  • l’orientation des projets concrets vers le moyen à long terme
  • le lien entre recherche fondamentale et recherche appliquée avant transposition industrielle
  • l’orientation vers les objectifs qui sont tenus politiquement et socialement particulièrement pour pertinents
  • le dualisme de l’objectif politique et de la grande autonomie des scientifiques dans la fixation d’objectifs de travail concrets

La Big Science est caractérisée ainsi en premier par la dimension pure,. Cela peut être l’expansion géographique, lors de laquelle des régions entières du projet sont concernées, la dimension économique, avec un coût financier énorme, la complexité technique lors du développement de grands appareils, ou l’effort d’organisation en particulier la multidisciplinarité des groupes associés. Mais la recherche à grande échelle n’est pas seulement une question de dimension, mais surtout le le degré d’interdépendance de l’État, de la science et de l’industrie. Puisque la Big Science s’oriente généralement vers des objectifs qui sont considérés socio-politiquement particulièrement importants, c’est dans une mesure particulièrement grande l’État qui porte le poids financier des projets de recherche à grande échelle.

Dans les années 1930, les physiciens nucléaires étaient peu nombreux, une centaine peut-être, ils se connaissaient tous personnellement, et d’ailleurs ils avaient souvent été les élèves les uns des autres (il suffit de consulter la liste impressionnante des collaborateurs de Rutherford ou de ceux de Bohr). Ils se rencontraient souvent de manière informelle, les « grandes » conférences rassemblaient quelques dizaines de physiciens, et leurs collaborations étaient très souples. Des réseaux étroits les reliaient les uns aux autres, d’abord pour échanger des idées, et aussi pour placer leurs élèves. Dans ces années troublées, d’autres réseaux se créèrent rapidement pour aider les réfugiés d’Allemagne, d’Italie ou de Russie, et parfois même pour leur sauver la vie. On peut aussi imaginer une histoire parallèle : et si Enrico Fermi avait compris en 1934 qu’il provoquait la fission de l’uranium, et si Frédéric Joliot avait continué à collaborer étroitement avec Irène Curie en 1935, et si Walther Bothe avait compris en 1940 que le graphite pur pouvait servir de ralentisseur, et si la guerre avait commencé un an plus tard, ou un an plus tôt…

Szilárd

Avec Russell, Rotblat, Weisskopf, Yukawa, Tomonaga, Szilárd fut un des fondateurs en 1957 du mouvement Pugwash, qui reçut le prix Nobel de la paix en 1995, 50 ans après Hiroshima «… pour leurs efforts en vue de diminuer la part des armes nucléaires dans la politique internationale, et, à terme, d’éliminer ces armes.» Il se tourna après la guerre vers la biophysique, puis la biochimie moléculaire et la génétique au Salk Institute en Californie.

Szilard en 1950
Szilard en 1950

Après la fin de la guerre, s’est posée la question de la pérennité du Manhattan District. Dès juillet 1944, Bush et Conant avaient esquissé pour Stimson les grandes lignes d’une future agence civile de l’énergie nucléaire. L’Armée, bien sûr, mais également plusieurs hommes politiques et certains scientifiques comme Lawrence, Fermi et Oppenheimer (malgré des réticences) estimaient qu’un domaine aussi «sensible» que l’industrie nucléaire devait rester sous contrôle militaire. À la suite de propositions des juristes militaires Royall et Marbury, ce fut l’objet du projet de loi May-Johnson en octobre 1945. Bush, Conant, Oppenheimer, Fermi, Lawrence n’élevèrent pas d’objections, mais Szilárd et de nombreux scientifiques d’Oak Ridge et plus encore du Met Lab à Chicago (lettre de Manley à Groves du 30 août 1945) estimèrent que les restrictions au libre échange scientifique, tolérables en tant de guerre, étaient nocives en temps de paix. Leurs efforts conduisirent à l’abandon du projet de loi May-Johnson, et à l’adoption à la place de la loi McMahon, soumise le 20 décembre 1945 au Congrès. Signée par Truman le 1° août 1946 elle entra en vigueur le 1° janvier 1947. Elle créait une organisation civile, l’Atomic Energy Commission, pour gérer le nucléaire tant civil que militaire. Szilárd trouva malgré tout que ce n’était qu’un moindre mal, car sa version finale avait été fortement amendée à la demande des militaires, et elle interdisait explicitement toute diffusion d’information (même à des pays alliés) dans le domaine du nucléaire civil et militaire, sous quelque forme que ce soit et pour une durée illimitée. Cela incita bien entendu d’autres pays à lancer leurs propres programmes nucléaires, à commencer par la Grande-Bretagne (l’accord de Québec de 1943 devant caduc), la France, et surtout l’URSS.

Dans le domaine international, deux tendances se firent jour au sein du gouvernement américain. Pour les uns, comme le Secrétaire à la Guerre Stimson, le monopole de l’arme nucléaire ne pourrait pas être conservé longtemps et il fallait établir rapidement un contrôle international du nucléaire. Pour les autres, comme le Secrétaire d’Etat Byrnes, cette arme permettrait aux États-Unis de garder l’URSS en respect, jugeant que Staline ne respecterait que la force. Bush, Conant et Oppenheimer jouèrent un grand rôle dans l’élaboration du rapport Acheson-Lilienthal qui, en mars 1946, proposait que tous les matériaux fissiles soient sous le contrôle d’un organisme international qui en allouerait aux pays selon leurs besoins (pacifiques). Par l’ajout d’exigences inacceptables par l’URSS (contrôle illimité des installations en URSS, monopole nucléaire des États-Unis jusqu’à l’adoption du plan) ce rapport devint le plan Baruch rejeté par l’URSS en 1946

L’IAEA ne fut finalement pas créé avant 1957.

La question des armes nucléaires provoqua aussi une très grave crise au sein même des forces armées américaines. Dès octobre 1945, le général Spaatz (qui remplaça Arnold en février 1946 à la tête de l’USAAF) présentait une feuille de route prévoyant:

  • l’autonomie de l’USAAF (obtenue en 1947 dans la réorganisation des forces armées et la création du Département de la Défense et du Secrétaire à la Défense en remplacement des secrétaires à la Guerre et à la Marine);
  • la création d’un Strategic Air Command formé de 70 groupes de bombardiers lourds (chacun fort de 48 avions et 1800 hommes, à peu près les effectifs des groupes de B-29 qui avaient 45 avions et 2100 hommes chacun, les groupes de B-17 et B-24 ayant 72 avions et 2200 hommes, et ceux de B- 25 et B-26 96 avions et 1700 hommes);
  • le monopole de l’arme atomique pour l’Armée de l’Air (USAF), tout en la jugeant un simple complément des bombes classiques (sinon les 70 groupes de bombardement n’auraient aucune raison d’être si nombreux);
  • et en filigrane la réduction de l’US Army (Armée de Terre) et de l’US Navy (Marine) à de petites forces d’appoint.

La Marine tenta de contrer cette proposition en demandant la construction de 8 super porte-avions de 65000 tonnes (classe United States CVA-58, deux fois plus gros que les porte-avions de la classe Essex) armés chacun de 10 bombardiers de 30 tonnes (la moitié d’un B-29) porteurs d’armes atomiques (avec 80 bombes par porte-avion). Les bombardiers devaient dans un premier temps être des bimoteurs Lockheed P2V Neptune puis des North American AJ-1 Savage, en attendant l’arrivée d’un avion à réaction (qui fut le Douglas A3D Skywarrior). L’Armée de l’Air argua que ce programme coûterait beaucoup plus cher pour une efficacité très inférieure, et elle en obtint l’annulation immédiatement après la mise sur cale du premier porte-avion en avril 1949. Ceci déclencha la « révolte des amiraux », mais la Marine n’eut pas gain de cause. C’est la guerre de Corée qui la sauva, et lui permit finalement de construire 8 porte-avions géants (la classe Forrestal de 60000 tonnes) lancés de 1954 à 1961, et de disposer d’armes nucléaires dès 1950.

 


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